Brousseau et le grand réaménagement de la cathédrale de Sées
Le nom de Brousseau est étroitement associé au maître-autel de la cathédrale Notre-Dame de Sées, installé à la fin du XVIIIe siècle au centre de la croisée du transept. Les sources permettent de distinguer deux aspects de cette intervention. Joseph Brousseau est clairement documenté comme l'architecte auquel l'évêque Jean-Baptiste du Plessis d'Argentré confie la transformation du chœur de la cathédrale. Parallèlement, la base Palissy du ministère de la Culture attribue à un « Brousseau (sculpteur) » le bas-relief en bronze doré placé sur la face du maître-autel tournée vers la nef.
La proximité de ces deux mentions rend naturellement tentante l'identification du sculpteur au même Joseph Brousseau. La documentation officielle consultée ne donne toutefois aucun prénom à l'auteur du bas-relief. Il convient donc de distinguer l'attribution certaine à Joseph Brousseau du projet architectural de l'attribution, également officielle mais moins précisément documentée, du relief de 1786 à « Brousseau ».
Cette réserve n'enlève rien au rôle considérable joué par Joseph Brousseau à Sées. Dans les années 1770 et 1780, il intervient sur plusieurs édifices commandés par l'évêque et participe à une transformation durable de la cité épiscopale. Le nouveau palais épiscopal et le réaménagement intérieur de la cathédrale comptent parmi les principales traces de son activité dans l'Orne.
Joseph Brousseau, du métier de tailleur de pierre à l'architecture
Joseph Brousseau est un architecte limousin né vers 1733 dans les environs de Limoges et mort en 1797. Les sources du musée des Beaux-Arts de Limoges le présentent comme originaire de Solignac. Sa formation est très différente de celle des architectes issus des grandes institutions académiques : il commence comme tailleur de pierre, devient appareilleur puis accède progressivement à la fonction d'architecte.
Cette connaissance pratique du chantier occupe une place importante dans son parcours. Le musée des Beaux-Arts de Limoges souligne qu'elle lui permet de connaître les différents aspects du métier de constructeur. Sa carrière prend une nouvelle dimension lorsqu'en 1765 Louis-Charles du Plessis d'Argentré, évêque de Limoges, le choisit pour édifier un nouveau palais épiscopal.
Le palais épiscopal de Limoges est construit entre 1766 et 1773. L'édifice, aujourd'hui occupé par le musée des Beaux-Arts, contribue fortement à établir la réputation de Brousseau. Son activité comprend ensuite d'autres édifices civils, religieux et résidentiels, notamment l'ancienne Intendance du Limousin et plusieurs réalisations dans la région de Limoges.
De Limoges à Sées grâce à la famille du Plessis d'Argentré
Le passage de Brousseau du Limousin à la Normandie est directement lié à la famille du Plessis d'Argentré. Louis-Charles du Plessis d'Argentré, évêque de Limoges, avait fait travailler l'architecte pour son palais épiscopal. Son frère Jean-Baptiste du Plessis d'Argentré devient quant à lui évêque de Sées en 1775 et fait à son tour appel à Brousseau pour d'importants travaux dans sa ville épiscopale.
À Sées, Brousseau construit notamment le nouveau palais épiscopal à proximité immédiate de la cathédrale. La bibliographie consacrée à l'architecte situe cette réalisation à partir de la fin des années 1770. Le projet reprend certains principes déjà expérimentés à Limoges tout en étant adapté à son nouveau contexte normand.
L'évêque lui demande également d'intervenir dans la cathédrale Notre-Dame. L'objectif n'est pas seulement décoratif. L'édifice nécessite des travaux et son organisation liturgique héritée des siècles précédents ne correspond plus aux conceptions que l'évêque souhaite appliquer. Brousseau doit donc transformer l'espace tout en intervenant dans une cathédrale gothique vieille de plusieurs siècles.
Pourquoi déplacer le maître-autel de la cathédrale ?
Avant l'intervention de Brousseau, le maître-autel de la cathédrale était placé au fond du chœur. Les stalles des chanoines occupaient la croisée du transept et la première travée de la nef. Une clôture et un jubé séparaient cet espace de la partie de la cathédrale accessible aux fidèles. L'organisation mettait ainsi une distance importante entre le sanctuaire et l'assemblée.
Les Archives départementales de l'Orne expliquent que Jean-Baptiste du Plessis d'Argentré souhaitait rendre le chœur plus adapté aux pratiques liturgiques. La transformation entreprise par Brousseau s'inscrit dans l'esprit des recommandations issues du concile de Trente, qui avaient favorisé une meilleure visibilité du déroulement de la messe par les fidèles.
Un projet d'aménagement de la cathédrale attribué à Brousseau et daté vers 1780 est conservé par la Médiathèque de l'architecture et du patrimoine. L'architecte ne se contente pas de dessiner un nouvel autel : il repense le fonctionnement et la perception d'une partie entière de l'édifice afin de placer la célébration liturgique au centre du regard.
Le maître-autel double installé en 1786
En 1786, Brousseau installe le nouveau maître-autel au centre de la croisée du transept. Les Archives de l'Orne le décrivent comme un « autel double à la romaine ». Cette conception permet de répondre à deux usages : l'office des chanoines d'une part et les cérémonies auxquelles assistent les fidèles d'autre part.
L'ensemble est formé de deux autels aux tables rectangulaires de marbre disposés de part et d'autre d'un axe central. Un gradin occupe cet axe et le tabernacle est surmonté d'un Christ en croix. Au-dessus de l'ensemble s'élève un imposant baldaquin porté de chaque côté par quatre colonnes corinthiennes, soit huit colonnes organisant la composition autour du sanctuaire.
Le sommet du baldaquin est occupé par une gloire rayonnante. Trois candélabres encadraient originellement cette construction. Le maître-autel combine ainsi marbres, architecture, sculpture et bronze doré dans une composition monumentale conçue pour devenir le centre visuel de la croisée.
L'autel repose en outre sur un socle circulaire de trois marches. Le dessin du carrelage participe à la mise en scène et contribue, selon la documentation départementale, à faire converger les regards vers le maître-autel. Brousseau utilise ainsi non seulement le mobilier, mais aussi l'organisation du sol et de l'espace environnant pour renforcer la centralité du sanctuaire.
Le bas-relief en bronze doré de la Mise au Tombeau
La face du maître-autel tournée vers la nef est ornée d'un bas-relief en bronze doré. La notice Palissy du ministère de la Culture le désigne comme une Mise au Tombeau et indique qu'il a été exécuté en 1786 par Brousseau. Dans la liste des auteurs, la même notice emploie précisément la qualification « Brousseau (sculpteur) ».
Les Archives départementales de l'Orne désignent la scène comme une Déploration sur le Christ mort et apportent une information essentielle sur son modèle. Le relief de Sées est une réplique d'une composition de Félix Lecomte dont l'original en marbre se trouve sur le maître-autel de l'abbatiale Notre-Dame d'Évron, en Mayenne.
Le sujet montre le Christ après sa mort entouré des personnages associés à la Passion. Cette iconographie est particulièrement adaptée à la face de l'autel visible depuis la nef, puisque le sacrifice du Christ constitue le fondement symbolique de la célébration eucharistique. Le bronze doré donne en outre à la scène un éclat qui contraste avec les marbres polychromes de l'autel.
La composition connut une postérité au-delà de Sées. Les Archives de l'Orne indiquent qu'un moulage du bas-relief fut installé au XIXe siècle sur le maître-autel de la chapelle du Val-de-Grâce à Paris. Le décor de Sées appartient ainsi à une circulation plus large des modèles de sculpture religieuse entre les grands sanctuaires français.
Dumont et l'autre face du maître-autel
Le caractère double du maître-autel explique la présence d'une seconde œuvre sculptée sur sa face tournée vers l'abside et le chœur des chanoines. Contrairement au relief occidental réalisé en bronze doré, celui-ci est sculpté dans le marbre blanc. Il est signé « Dumont 1784 » et précède donc de deux années l'installation définitive du nouvel ensemble.
Dumont représente l'exhumation des corps, ou Invention des reliques, de saint Gervais et saint Protais. Ces deux martyrs occupent une place ancienne dans l'histoire religieuse de Sées. Le choix du sujet inscrit ainsi le nouveau mobilier du XVIIIe siècle dans la mémoire propre de la cathédrale et de son chapitre.
Les deux reliefs ne forment donc pas simplement une paire décorative. Ils répondent à l'orientation et à la fonction des deux faces de l'autel : d'un côté, une scène de la Passion directement visible depuis la nef ; de l'autre, un épisode lié aux saints Gervais et Protais tourné vers le chœur canonial. Cette organisation iconographique renforce le caractère véritablement double du maître-autel conçu sous l'épiscopat de du Plessis d'Argentré.
Brousseau transforme également l'espace autour de l'autel
L'intervention de Joseph Brousseau dans la cathédrale dépasse très largement le maître-autel lui-même. Pour ouvrir davantage le sanctuaire et mettre en valeur le nouvel aménagement, la clôture du chœur ainsi que le jubé qui séparait les chanoines des fidèles sont démontés. La croisée du transept devient alors beaucoup plus directement perceptible depuis la nef.
Brousseau masque également la partie basse des piliers gothiques de la croisée par des placages de marbre ornés de médaillons. Ce décor se prolonge à la base des grandes arcades de la première travée de la nef, qui est intégrée au nouveau chœur liturgique. Une balustrade de marbre sépare enfin ce nouvel espace des bras du transept et du reste de la nef.
Ces transformations expliquent combien le projet de 1786 doit être considéré comme un véritable programme architectural. L'autel, son baldaquin, les sculptures, le pavement, les revêtements de marbre et les nouvelles limites du chœur participent à une même conception destinée à modifier la perception et l'usage de l'espace gothique.
Un témoignage majeur de la cathédrale à la veille de la Révolution
Le maître-autel de Sées appartient aux dernières grandes transformations de la cathédrale sous l'Ancien Régime. Son installation intervient en 1786, seulement quelques années avant la Révolution française. Il témoigne du goût de la fin du XVIIIe siècle et des ambitions de Jean-Baptiste du Plessis d'Argentré pour sa cité épiscopale.
Il permet également d'observer la superposition des époques qui caractérise Notre-Dame de Sées. Au sein d'une architecture gothique principalement édifiée aux XIIIe et XIVe siècles se trouve un ensemble liturgique utilisant le vocabulaire classique du XVIIIe siècle : colonnes corinthiennes, marbres polychromes, baldaquin monumental et bronzes dorés.
Le XIXe siècle modifiera à nouveau profondément la cathédrale, notamment avec les grandes restaurations conduites sous la direction de Victor Ruprich-Robert. Une partie des aménagements réalisés autour du maître-autel par Brousseau disparaîtra ou sera transformée. L'autel lui-même demeure cependant un témoin essentiel de la campagne menée un siècle auparavant.
Un ensemble protégé au titre des Monuments historiques
Le maître-autel est aujourd'hui propriété de l'État et bénéficie d'une protection au titre des Monuments historiques. Il est classé comme objet le 10 août 1904. La base Palissy le rattache simultanément aux domaines de la sculpture, de la marbrerie et de la fonderie, ce qui traduit la diversité des techniques réunies dans l'ensemble.
La documentation officielle date ses deux principaux reliefs de 1784 et 1786. Celui de Dumont, en marbre blanc, porte une signature permettant d'assurer directement son attribution et sa date. Le bronze doré est pour sa part attribué par la notice des Monuments historiques à Brousseau et daté de 1786.
Il faut néanmoins conserver une distinction méthodologique concernant ce dernier nom. Joseph Brousseau est incontestablement l'architecte du réaménagement du chœur et du maître-autel. La notice Palissy désigne parallèlement l'auteur du bronze comme « Brousseau (sculpteur) », sans prénom. En l'absence d'un document établissant explicitement que Joseph Brousseau a personnellement exécuté ce relief, l'identification complète doit rester présentée avec prudence.
Le maître-autel demeure quoi qu'il en soit l'un des meilleurs témoignages de l'œuvre de Brousseau à Sées. Il permet de réunir l'histoire de l'architecture, de la sculpture et de la liturgie dans un même ensemble. À travers le déplacement de l'autel, la transformation du chœur, le baldaquin et ses deux bas-reliefs, il conserve la mémoire d'une étape déterminante de l'histoire intérieure de la cathédrale Notre-Dame de Sées.