Jules-David Cromot, un grand administrateur de l'Ancien Régime
Jules-David Cromot du Bourg appartient à ces grands administrateurs du XVIIIe siècle dont la carrière s'est construite dans l'entourage des finances royales avant de se prolonger au service de la famille royale. Né à Avallon en Bourgogne en 1725, il entre jeune dans l'administration financière. Il exerce notamment les fonctions de premier commis au Contrôle général des finances, au service de plusieurs contrôleurs généraux, avant d'occuper des charges importantes dans la Maison du comte de Provence, frère de Louis XVI et futur roi Louis XVIII.
À partir de 1771, Cromot est surintendant des Finances de la Maison de Monsieur. Sa titulature est ensuite élargie aux Bâtiments, Manufactures, Arts et Jardins. Ces fonctions le placent au contact direct de l'administration princière, des artistes et des architectes. Lorsqu'il entreprend la transformation du Bourg-Saint-Léonard, sa réussite financière et administrative lui permet donc de concevoir une résidence de campagne correspondant au rang social qu'il a atteint.
L'achat du domaine du Bourg en 1756
Le lien de Jules-David Cromot avec l'Orne commence véritablement en 1756. Par contrat du 6 avril, il acquiert la terre du Bourg-Barquet, ancien nom du Bourg-Saint-Léonard, située à proximité de la forêt de Gouffern et non loin d'Argentan et d'Exmes. Le domaine appartient auparavant à une ancienne lignée seigneuriale puis passe par alliance à la famille de Vassy avant d'être vendu à Cromot.
L'acquisition porte sur bien davantage qu'une simple maison. Il s'agit d'un ensemble seigneurial comprenant le vieux manoir, des terres, des bois et les droits attachés au fief. Les Archives départementales de l'Orne confirment l'importance de cette implantation foncière et indiquent que Cromot possédait déjà plusieurs centaines d'arpents de bois dans le secteur de Gouffern quelques années après son installation. Le Bourg devient ainsi le centre d'un vaste domaine que son nouveau propriétaire cherche progressivement à agrandir.
L'érection de la terre en baronnie accompagne cette ascension. Les sources ne sont toutefois pas toujours concordantes sur le mois ou l'année précise de certaines étapes administratives de cette transformation. Il est donc plus sûr de retenir que le titre de baron du Bourg s'impose dans les années qui suivent l'acquisition et qu'il devient durablement associé au nom de Jules-David Cromot.
Un ancien manoir sacrifié à un projet beaucoup plus ambitieux
Lorsque Cromot achète le Bourg, un château ou manoir seigneurial existe déjà sur le domaine. Cette demeure ancienne ne correspond manifestement plus au modèle résidentiel recherché par un financier et administrateur lié à la cour. Des études historiques consacrées au château indiquent que Jean-Michel Chevotet, architecte réputé du XVIIIe siècle, aurait été consulté sur l'état de la demeure et sur les travaux nécessaires. La décision finalement retenue est beaucoup plus radicale qu'une simple rénovation : un nouvel ensemble doit être créé.
La transformation du site entraîne une profonde réorganisation de l'espace. L'ancien ensemble seigneurial, l'ancienne église et plusieurs constructions du bourg sont progressivement supprimés ou déplacés afin de dégager les perspectives du nouveau château et de ses dépendances. Une nouvelle église paroissiale Saint-Léonard est reconstruite à proximité et entre en usage à la fin des années 1760. Le château n'est donc pas seulement un édifice nouveau : sa construction modifie durablement l'organisation du village et du domaine.
Le château du Bourg-Saint-Léonard construit entre 1763 et 1767
La construction du château actuel est généralement située entre 1763 et 1767. Le Conseil départemental de l'Orne le présente comme un exemple particulièrement représentatif du style classique de la fin du règne de Louis XV. Sa composition est volontairement régulière : un corps de logis rectangulaire développe une longue façade scandée par de hautes fenêtres, avec un avant-corps central en légère saillie couronné d'un fronton triangulaire et deux pavillons plus puissants aux extrémités.
Cette architecture témoigne d'une recherche d'équilibre et de symétrie plutôt que d'un goût pour l'effet spectaculaire. Les lignes horizontales, les baies régulièrement distribuées et la monumentalité maîtrisée rapprochent le Bourg-Saint-Léonard des grandes maisons de plaisance construites pour les élites administratives et financières du XVIIIe siècle. Le château constitue ainsi dans l'Orne un exemple rare de demeure conçue presque d'un seul mouvement à la fin du règne de Louis XV.
L'identité exacte de l'architecte appelle néanmoins une précaution. Plusieurs études et notices contemporaines attribuent le château à Alexandre Gérard Vermunt, architecte formé notamment auprès de Jean-Michel Chevotet. D'autres publications ont proposé Toussaint-Louis Gervais de La Prise. En l'absence d'un consensus parfaitement établi dans toutes les sources patrimoniales consultées, il est préférable de considérer Jules-David Cromot comme le commanditaire certain du projet et de présenter l'attribution architecturale comme une question historiographique plutôt que comme une certitude absolue.
Un domaine entièrement recomposé autour de la demeure
Le projet de Cromot dépasse largement la construction du corps principal. Des communs organisent les abords du château : écuries, orangerie, logements destinés au personnel et bâtiments liés à l'exploitation du domaine. Le jardin, l'esplanade et les grandes perspectives participent à la mise en scène de la demeure. Un bassin est également aménagé et l'ensemble s'insère dans un territoire où les bois occupent une place essentielle.
Cette présence forestière est directement documentée dans les archives administratives. Des lettres patentes de 1765 autorisent Jules-David de Cromot, seigneur du Bourg-Saint-Léonard, à établir des juges gruyers pour assurer la conservation de bois situés dans la forêt de Gouffern et dans le parc de Fougy. Les archives mentionnent plusieurs centaines d'arpents et montrent que la constitution d'un important patrimoine forestier accompagne très tôt la transformation du domaine.
Cromot poursuit encore cette politique foncière. Il acquiert les vicomtés d'Argentan et d'Exmes dans les années 1760 puis les échange, en 1776, contre la forêt d'Argentan qui jouxte son domaine. L'opération permet de renforcer la continuité des possessions autour du Bourg-Saint-Léonard. Elle montre que le château doit être compris avec son environnement : résidence, terres agricoles, bois et territoires de chasse forment un ensemble cohérent.
Une résidence de campagne liée au monde de la cour
Le Bourg-Saint-Léonard est souvent présenté comme le château provincial d'un courtisan ou d'un grand administrateur. Cette expression est particulièrement adaptée à Jules-David Cromot. Sa carrière se déroule largement à Paris et auprès du comte de Provence, mais il consacre une partie importante de sa fortune à constituer dans l'Orne une résidence capable d'affirmer son rang. La Fondation du patrimoine décrit d'ailleurs le château comme l'une des demeures normandes caractéristiques de la fin de l'Ancien Régime et souligne le lien entre l'ascension de Cromot et l'ambition de son projet architectural.
Les chasses occupent une place importante dans la vie du domaine. L'agrandissement des possessions forestières autour de Gouffern et d'Argentan donne à Cromot un territoire particulièrement adapté à cette pratique aristocratique. Les récits historiques mentionnent les réunions et chasses organisées au Bourg, auxquelles participe une société liée au monde de la noblesse et de l'administration. Il serait toutefois excessif de reconstituer précisément la liste des visiteurs du château sans disposer, pour chaque nom, d'une source contemporaine ou d'une étude documentée.
Des intérieurs qui témoignent encore du XVIIIe siècle
L'intérêt patrimonial du château tient aussi à la conservation de ses décors et de son mobilier. Le ministère de la Culture souligne notamment la présence du salon chinois, aujourd'hui considéré comme un ensemble particulièrement remarquable. Une frise de chinoiseries court dans cette pièce et témoigne de l'engouement du XVIIIe siècle pour les décors inspirés d'un Orient largement réinventé par les artistes européens. La DRAC Normandie rapproche son esprit des compositions de Christophe Huet, célèbre notamment pour les singeries de Chantilly.
Le salon chinois est d'autant plus important qu'il conserve une trace de l'organisation ancienne du domaine. Selon la DRAC, il assurait la jonction entre l'ancien manoir et le château actuel. Les recherches conduites lors de sa restauration ont permis de consolider son plafond et ses lambris ainsi que de retrouver des éléments de la dorure d'origine. La pièce voisine, aujourd'hui appelée bibliothèque, a également fait l'objet d'une restauration destinée à lui restituer la cohérence de son dernier état connu.
Les collections conservées au château prolongent cette évocation du mode de vie des élites du XVIIIe siècle : meubles Louis XV et Louis XVI, tapisseries, sièges, objets de jeu ou de table accompagnent les décors. Un tableau conservé dans la salle à manger et protégé au titre des Monuments historiques est traditionnellement identifié, avec prudence, comme un portrait de Jules-David de Cromot : la notice officielle elle-même conserve un point d'interrogation sur cette identification, ce qui interdit de la présenter comme certaine.
De Jules-David Cromot à la Révolution française
Jules-David Cromot meurt en 1786, quelques années seulement avant la Révolution française. Un catalogue imprimé à Paris en janvier 1787 pour la vente d'une partie de sa collection confirme l'importance de son goût pour les arts : tableaux hollandais, sculptures de marbre, porcelaines, bronzes et mobilier figurent parmi les objets provenant de sa succession. Ce document conservé par la Bibliothèque nationale de France fournit un témoignage direct sur le cadre matériel dans lequel évoluait cet administrateur de la fin de l'Ancien Régime.
La Révolution bouleverse ensuite le destin de la famille Cromot et celui du domaine. Les descendants de Jules-David sont liés au comte de Provence et certains émigrent. Le château survit cependant aux changements de régime et retrouve au XIXe siècle plusieurs propriétaires successifs. Il passe notamment entre les mains de familles qui poursuivent l'exploitation du vaste domaine agricole et forestier constitué autour de la demeure.
Un château classé et transmis à la commune
L'importance patrimoniale du Bourg-Saint-Léonard est officiellement reconnue au XXe siècle. Le château, les écuries, l'orangerie, le bâtiment des jardiniers, celui du concierge ainsi que le jardin, l'esplanade et la terrasse sont classés au titre des Monuments historiques par arrêté du 25 février 1942. La protection concerne ainsi non seulement la demeure mais l'organisation générale du domaine qui contribue à sa valeur historique.
En 1954, Henriette de Forceville, dernière propriétaire privée, fait don du domaine à la commune du Bourg-Saint-Léonard. Le ministère de la Culture indique que cette transmission est assortie de la condition de maintenir le château ouvert à la visite. Ce legs explique la situation exceptionnelle du monument aujourd'hui : une grande demeure aristocratique du XVIIIe siècle, avec une partie importante de ses décors et collections, est devenue un patrimoine communal accessible au public.
Depuis la création de la commune nouvelle de Gouffern en Auge, le château demeure l'un des principaux monuments patrimoniaux de ce secteur de l'Orne. Restaurations du salon chinois et de la bibliothèque, travaux sur les communs et protection des bâtiments prolongent la conservation entreprise depuis le XXe siècle. Plus de deux siècles et demi après sa construction, le domaine reste ainsi profondément marqué par le projet initial de Jules-David Cromot : créer au Bourg-Saint-Léonard une grande résidence de campagne à la mesure de sa réussite sociale et de sa position dans l'administration de l'Ancien Régime.