De Paris à l'Orne, le parcours de Jules Gévelot
Jules Félix Gévelot naît à Paris le 6 juin 1826. Industriel, propriétaire terrien et homme politique, il va progressivement nouer des liens particulièrement étroits avec l'Orne, département qu'il représentera pendant plus de trente ans. Il meurt le 17 août 1904 dans sa propriété de Bellou-en-Houlme, à quelques kilomètres de Flers.
Son nom de naissance était Batard-Gévelot. En 1862, il obtient officiellement l'autorisation de ne plus porter que le nom de Gévelot. Ce nom est alors déjà associé à l'entreprise familiale spécialisée dans la fabrication des amorces, capsules et munitions, dont Jules Gévelot assure le développement au cours du XIXe siècle.
Cette activité industrielle et ses investissements dans l'Orne expliquent en grande partie la diversité de son parcours. Gévelot appartient à cette génération de notables du XIXe siècle pour lesquels industrie, propriété foncière, agriculture et responsabilités politiques peuvent étroitement se combiner.
Un grand industriel français de la munition
La fortune et la notoriété de Jules Gévelot reposent d'abord sur l'industrie. Il dirige aux Moulineaux, dans l'actuelle commune d'Issy-les-Moulineaux, une importante manufacture spécialisée dans les capsules et les cartouches. L'établissement familial avait été fondé au début du XIXe siècle et Jules Gévelot en poursuit considérablement le développement.
À la fin du Second Empire, l'entreprise a déjà atteint une dimension industrielle considérable. La biographie officielle conservée par l'Assemblée nationale indique que l'usine fabrique environ 100 millions de cartouches par an en 1869. Sa production devait encore tripler à la fin du XIXe siècle. Gévelot devient ainsi l'un des grands noms français de la fabrication des munitions.
Les performances industrielles de l'entreprise sont également reconnues lors des grandes expositions internationales. Jules Gévelot est fait chevalier de la Légion d'honneur après les succès obtenus à l'Exposition internationale de Londres de 1861. Il est ensuite promu officier après l'Exposition de 1878, où la participation de son entreprise est à nouveau remarquée.
Le domaine de Dieufit à Bellou-en-Houlme
Le lien de Jules Gévelot avec l'Orne prend une dimension concrète en 1862 lorsqu'il acquiert environ 500 hectares de forêt à Bellou-en-Houlme, près de Flers. Il entreprend le défrichement d'une partie considérable du domaine afin de transformer ces terres en une vaste exploitation agricole. Cette implantation joue un rôle déterminant dans son enracinement politique et économique dans le département.
Le Département de l'Orne indique que Gévelot fait travailler à ce défrichement environ un millier de tisserands alors privés d'emploi. Le Bocage connaît en effet au XIXe siècle de profondes transformations économiques liées notamment aux mutations de l'activité textile. Pendant environ une année, cette main-d'œuvre participe à la transformation du domaine.
Gévelot fait ensuite de Dieufit une ferme modèle. Les bâtiments agricoles sont organisés dans un vaste quadrilatère d'environ 110 mètres sur 280 et comprennent notamment maison d'habitation, écurie, étable, porcherie, laiterie, fromagerie et ateliers destinés à la réparation du matériel. Les Archives départementales de l'Orne soulignent également l'utilisation de matériel agricole moderne sur cette exploitation.
À proximité de cette exploitation, Jules Gévelot fait également construire le château de Dieufit, où il réside lorsqu'il séjourne dans l'Orne et où il meurt en 1904. Le domaine témoigne ainsi d'un aspect moins connu du personnage : parallèlement à son activité dans l'industrie des munitions, Gévelot s'intéressait directement à la modernisation et à l'organisation de l'agriculture.
Député de l'Orne pendant plus de trente ans
Jules Gévelot entre dans la vie politique ornaise en 1869. Il devient cette année-là conseiller général du canton de Messei et se présente aux élections législatives comme candidat indépendant. Il remporte au second tour la troisième circonscription de l'Orne face au député officiel sortant Aimé Raphaël Villedieu de Torcy.
Cette première élection intervient encore sous le Second Empire. Après la chute du régime en 1870, Gévelot poursuit cependant sa carrière sous la République. Il est élu représentant de l'Orne à l'Assemblée nationale en février 1871, puis régulièrement réélu député sous la Troisième République. Il siège successivement au Centre gauche, à l'Union démocratique puis parmi les Républicains progressistes.
La longévité de son mandat est remarquable. À l'exception de la rupture institutionnelle provoquée par la guerre de 1870 et la chute du Second Empire, Jules Gévelot représente l'Orne au Parlement de 1869 jusqu'à sa mort en 1904. La base historique de l'Assemblée nationale recense dix mandats successifs au Corps législatif, à l'Assemblée nationale puis à la Chambre des députés.
Un élu solidement implanté dans sa circonscription
Les résultats électoraux conservés par l'Assemblée nationale montrent la solidité de l'implantation locale de Jules Gévelot. En 1889, il est réélu dans la deuxième circonscription de Domfront avec 8 594 voix contre 6 920 à son adversaire. En 1893, il obtient 9 895 voix contre 4 243 à Jules Auffray.
À la fin de sa carrière, cette domination électorale devient encore plus nette. Lors des élections de 1898, Gévelot se présente sans véritable concurrent et recueille 11 881 voix. En 1902, à 75 ans, il obtient encore 11 647 suffrages sur 12 604 votants. Il conserve son siège jusqu'à son décès deux ans plus tard.
Cette fidélité électorale contraste avec une activité parlementaire que les biographies historiques de l'Assemblée nationale décrivent comme particulièrement discrète durant les dernières années de sa carrière. Son influence paraît avoir reposé en grande partie sur son implantation locale, ses activités économiques et la continuité de sa présence politique dans l'Orne plutôt que sur une importante production de rapports ou de discours à la Chambre.
Du conseil général de l'Orne à la défense des intérêts locaux
Parallèlement à son mandat parlementaire, Jules Gévelot reste conseiller général du canton de Messei de 1869 jusqu'à sa mort. Il devient vice-président du Conseil général de l'Orne dans les années 1890 et en assume finalement la présidence en 1904, quelques mois seulement avant son décès.
Les documents imprimés laissés par Gévelot témoignent de son intérêt pour l'aménagement du territoire. Dès 1869, il publie notamment un projet de chemin de fer reliant Montsecret à Chérencé-le-Roussel en passant par Tinchebray et Sourdeval. Les infrastructures ferroviaires constituent alors un enjeu majeur pour le désenclavement des campagnes, le déplacement des habitants et l'écoulement des productions agricoles et industrielles.
Sur le plan national, Gévelot se situe durablement dans le camp républicain modéré. À partir de la fin des années 1880, il siège parmi les Républicains progressistes. Les notices parlementaires permettent de connaître plusieurs de ses votes, mais il serait réducteur de lui attribuer une doctrine politique complète à partir de quelques scrutins : sa carrière est surtout caractérisée par sa longévité et par son implantation exceptionnelle dans l'Orne.
Le monument à Jules Gévelot devant le château de Flers
Deux ans après la mort de Jules Gévelot, un monument est élevé à sa mémoire à Flers. Réalisé en 1906 par le sculpteur Antonin Carlès, il est installé à proximité du château, devenu hôtel de ville. Le monument associe le portrait de l'ancien député à une figure féminine allégorique appelée La Reconnaissance.
Antonin Carlès, né en 1851 et mort en 1919, est alors un sculpteur reconnu. Pour le monument de Flers, il représente Gévelot sous la forme d'un buste en bronze placé sur un haut piédestal. Cette présentation correspond au vocabulaire de la statuaire commémorative de la Troisième République : le portrait individualise le personnage tandis que la figure allégorique exprime publiquement l'hommage qui lui est rendu.
La présence de ce monument à Flers témoigne de la place que Jules Gévelot avait acquise dans la vie publique locale. Il n'avait pourtant pas été maire de Flers : son principal mandat municipal fut exercé à Conflans-Sainte-Honorine, dont il fut maire de 1871 à 1881. C'est donc avant tout l'industriel implanté à Bellou-en-Houlme, le conseiller général et surtout le député de l'Orne que le monument flérien commémore.
Le buste de Gévelot sacrifié pendant l'Occupation
L'histoire du monument connaît un épisode particulièrement important pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1942, le buste en bronze de Jules Gévelot et la figure de La Reconnaissance sont déposés dans le cadre de la mobilisation des métaux non ferreux. De nombreuses statues françaises connaissent alors le même sort, le bronze étant récupéré pour être refondu.
Le bordereau d'expédition ne réclamant finalement que le buste, un homme nommé Lajoye n'envoie pas La Reconnaissance. Il dissimule la sculpture pendant l'Occupation avant de la restituer à la commune après la Libération. La figure est remise en place sur le monument en novembre 1944. Le buste original de Gévelot, en revanche, ne revient pas : il a été envoyé à la fonte.
Le monument visible aujourd'hui ne possède donc plus le portrait original créé par Antonin Carlès en 1906. Un nouveau buste représentant Jules Gévelot est réalisé en fonte et installé après la guerre. Les sources disponibles indiquent que ce remplacement a été réalisé par Gérard Anjou à partir d'un moulage ; son installation définitive est généralement datée de 1966.
Pourquoi Flers conserve la mémoire de Jules Gévelot
Jules Gévelot meurt à Bellou-en-Houlme le 17 août 1904, à l'âge de 78 ans, alors qu'il exerce toujours son mandat de député. Il est inhumé à Paris, au cimetière du Père-Lachaise. Sa tombe rappelle ses principales fonctions : député de l'Orne, président du Conseil général et officier de la Légion d'honneur.
Son souvenir demeure cependant particulièrement présent dans le pays de Flers. Son implantation à Dieufit, la transformation d'une vaste propriété forestière en exploitation agricole, ses décennies de représentation politique et son action de notable expliquent cette mémoire locale. Flers possède encore aujourd'hui une rue Jules-Gévelot et le musée du château conserve plusieurs portraits de Jules Gévelot et de son épouse.
Le monument installé devant le château constitue le témoignage le plus visible de cette mémoire. Il raconte simultanément trois périodes : la reconnaissance accordée à Gévelot après sa mort en 1904, les destructions de statues en bronze pendant l'Occupation et la volonté d'après-guerre de restituer le portrait disparu. Le buste photographié aujourd'hui à Flers est ainsi non seulement le portrait d'un député de l'Orne, mais aussi le dernier état d'un monument dont l'histoire s'étend sur plus d'un siècle.