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Mathilde l'Emperesse : histoire, château et blason de la ville

Mathilde l'Emperesse, héritière d'Henri Ier Beauclerc

Mathilde l'Emperesse occupe une place particulière dans l'histoire de l'Angleterre et de la Normandie du XIIe siècle. Née en 1102, elle est la fille du roi d'Angleterre et duc de Normandie Henri 1er Beauclerc et de Mathilde d'Écosse. Très jeune, elle est envoyée dans l'Empire germanique et épouse le futur empereur Henri V. Cette première union explique le titre d'« Emperesse » sous lequel elle demeure généralement connue, même après la mort d'Henri V en 1125.

La mort en 1120 de Guillaume Adelin, seul fils légitime d'Henri 1er, dans le naufrage de la Blanche-Nef bouleverse la succession anglo-normande. Henri 1er désigne finalement Mathilde comme son héritière et fait prêter à plusieurs reprises serment à ses barons de reconnaître ses droits. Il la remarie en 1128 à Geoffroy Plantagenêt, comte d'Anjou, union dont naissent notamment le futur Henri II d'Angleterre et deux autres fils, Geoffroy et Guillaume.

Argentan, une place forte héritée du règne d'Henri Ier

Le lien entre Mathilde et Argentan s'explique d'abord par l'importance que son père avait donnée à cette ville. Au début du XIIe siècle, Henri 1er Beauclerc fait d'Argentan l'un des points d'appui de son pouvoir en Normandie. La documentation patrimoniale du ministère de la Culture mentionne la construction par le roi-duc d'un puissant château fort destiné à renforcer son autorité dans une région où les rivalités féodales demeuraient importantes.

Les vestiges aujourd'hui désignés sous le nom de château des Ducs témoignent encore de ce rôle politique et militaire, même si les constructions visibles ont été transformées au cours des siècles. Il serait donc excessif de présenter l'ensemble actuel comme le château exactement connu par Mathilde. En revanche, l'existence à Argentan d'une forteresse ducale majeure dès le règne d'Henri Ier est bien établie et permet de comprendre pourquoi la ville devient un enjeu immédiat lors de la crise de succession de 1135.

Vestiges du donjon annulaire

Argentan au cœur de la crise de succession de 1135

Henri 1er Beauclerc meurt le 1er décembre 1135. Malgré les serments prêtés auparavant en faveur de Mathilde, son neveu Étienne de Blois traverse rapidement la Manche et se fait couronner roi d'Angleterre. La succession d'Henri 1er ouvre ainsi une longue période de rivalité politique et militaire entre Étienne et les partisans de Mathilde, conflit connu dans l'historiographie anglaise sous le nom d'« Anarchy ».

En Normandie, Mathilde et Geoffroy Plantagenêt tentent parallèlement de faire valoir leurs droits. Les recherches consacrées à Mathilde montrent qu'elle obtient ou conserve alors plusieurs places du sud du duché, notamment Argentan, Exmes et Domfront. Argentan ne constitue donc pas une simple étape dans son existence : la ville devient l'un des principaux points d'appui de son parti dans cette partie de la Normandie.

L'historienne britannique Marjorie Chibnall, qui a consacré une importante biographie à l'Emperesse, situe sa base d'opérations des années 1130 à Argentan et dans le secteur voisin de la forêt de Gouffern. Les sources disponibles sur ses déplacements restent cependant trop fragmentaires pour reconstituer jour après jour sa présence dans la ville. Il est donc préférable de parler d'Argentan comme d'une base politique et résidentielle majeure plutôt que de lui attribuer sans preuve un séjour permanent dans une partie précise du château.

1136 : Mathilde réside à Argentan et y donne naissance à Guillaume

La présence de Mathilde à Argentan est particulièrement bien documentée en 1136. Alors que Geoffroy Plantagenêt mène des opérations militaires en Normandie, elle maintient sa position dans la région d'Argentan. Le 22 juillet 1136, elle y donne naissance à son troisième fils, Guillaume, généralement désigné par les historiens anglophones sous le nom de William FitzEmpress, c'est-à-dire « fils de l'Emperesse ».

Cette naissance constitue l'un des liens biographiques les plus précis entre la famille Plantagenêt et Argentan. Guillaume est le frère cadet d'Henri, futur Henri II d'Angleterre, fondateur de l'ensemble politique que les historiens désignent souvent comme l'Empire Plantagenêt. Il meurt relativement jeune à Rouen en 1164. Son lieu de naissance rappelle cependant qu'en 1136 Argentan se trouvait au centre du dispositif territorial de sa mère.

Mathilde semble rester principalement dans les places normandes qu'elle contrôle jusqu'à son départ pour l'Angleterre en 1139. Argentan appartient ainsi à une phase décisive de son parcours : c'est depuis cette implantation normande qu'elle préserve ses droits pendant que son mari poursuit progressivement la conquête du duché. La ville précède donc chronologiquement les épisodes anglais les plus célèbres de son affrontement avec Étienne de Blois.

Le sceau de Mathilde : ce que montre réellement son emblème personnel

La question du blason de Mathilde demande une prudence particulière. Pour le XIIe siècle, parler simplement de « blason personnel » comme on le ferait pour un personnage des siècles suivants peut être trompeur. L'héraldique héréditaire est alors encore en cours de formation. Pour connaître la manière dont Mathilde affirme son identité et son autorité, ses sceaux constituent des témoignages beaucoup plus sûrs que les armoiries qui ont pu lui être attribuées rétrospectivement.

Un sceau de Mathilde conservé et étudié par les institutions britanniques la représente assise sur un trône, couronnée et tenant un sceptre. Sa légende latine la désigne comme « Mathilde, par la grâce de Dieu reine des Romains ». Cette titulature renvoie directement à son premier mariage avec Henri V et au rang impérial qu'elle avait acquis dans le Saint-Empire. L'image met donc en avant la majesté et l'autorité de la souveraine, mais elle ne présente pas un écu portant une aigle bicéphale.

Sceau de Mathilde L'emperesse conservé dans les archives du Calvados

Aucune source contemporaine fiable ne permet par conséquent d'affirmer que Mathilde aurait porté personnellement un blason constitué d'une aigle bicéphale comparable aux armes actuelles d'Argentan. Les représentations héraldiques tardives associant des souverains des XIe ou XIIe siècles à des armes impériales doivent être examinées avec précaution, car elles peuvent avoir été créées plusieurs générations après les personnages qu'elles prétendent représenter.

L'aigle impériale et Mathilde : une association réelle, mais indirecte

Il existe néanmoins une raison historique pour laquelle l'aigle peut spontanément être rapprochée de Mathilde. Elle a vécu plusieurs années à la cour impériale germanique, a épousé Henri V et a continué toute sa vie à mettre en avant son ancien rang impérial. L'aigle devient effectivement l'un des grands symboles du Saint-Empire romain germanique, mais son évolution héraldique s'étend sur une période longue.

Il faut surtout distinguer l'aigle impériale en général de l'aigle bicéphale sous sa forme héraldique pleinement constituée. Les historiens de l'héraldique situent la fixation progressive de l'aigle comme symbole du Saint-Empire après l'époque de Mathilde, notamment sous les souverains de la seconde moitié du XIIe siècle et des siècles suivants. La forme bicéphale devient elle-même un emblème impérial stabilisé bien plus tard. Il serait donc anachronique de considérer automatiquement toute aigle à deux têtes comme les « armes de Mathilde l'Emperesse ».

Le blason d'Argentan et son aigle bicéphale

Les armes actuelles d'Argentan se décrivent traditionnellement ainsi : « d'argent à l'aigle bicéphale de sable, nimbée du champ ». Sur un fond argenté, autrement dit blanc dans la représentation courante, apparaît donc une aigle noire à deux têtes, les têtes étant entourées d'un nimbe. Cette aigle constitue aujourd'hui l'un des signes identitaires les plus reconnaissables de la ville.

La difficulté apparaît lorsqu'on cherche à remonter jusqu'à son origine. Les documents héraldiques actuellement identifiés sont très postérieurs à Mathilde. L'Armorial général dressé sous Charles d'Hozier à la suite de l'édit de 1696 enregistre pour Argentan des armes « d'argent à l'aigle de sable ». D'autres traditions et représentations municipales font apparaître l'aigle bicéphale, devenue la forme retenue aujourd'hui. La devise « Jovi mea serviet ales », généralement traduite par « mon aigle servira Jupiter » ou sous une forme voisine, est elle aussi d'adoption beaucoup plus récente que le XIIe siècle.

Il existe donc un écart chronologique considérable entre le séjour de Mathilde à Argentan, vers 1135-1139, et les attestations héraldiques certaines dont nous disposons pour la ville. En l'état actuel de la documentation, aucune charte, aucun sceau municipal médiéval connu et aucun témoignage contemporain de Mathilde ne permet de démontrer que l'aigle d'Argentan aurait été choisie en souvenir de l'Emperesse ou de son mariage avec Henri V.

Vestiges du donjon annulaire

Peut-on relier le blason d'Argentan à Mathilde l'Emperesse ?

Le rapprochement est historiquement tentant : Mathilde est une ancienne impératrice, elle conserve son titre lié au Saint-Empire, l'aigle devient le grand symbole de l'autorité impériale germanique et Argentan porte précisément une aigle bicéphale. À cela s'ajoute un fait incontestable : Mathilde a réellement vécu à Argentan et y a exercé une autorité politique au moment de la crise de succession d'Henri Ier.

Ces éléments ne suffisent pourtant pas à établir une filiation héraldique. Pour pouvoir affirmer que le blason d'Argentan provient de Mathilde, il faudrait disposer d'un document ancien reliant explicitement l'aigle municipale à l'Emperesse, ou démontrer l'emploi continu de cet emblème par la ville depuis le XIIe siècle. Une telle preuve n'est pas connue dans les sources historiques et patrimoniales consultées.

La formulation la plus rigoureuse consiste donc à distinguer le fait de l'hypothèse. Le séjour et le rôle de Mathilde à Argentan sont documentés. Son statut d'ancienne épouse de l'empereur Henri V et son usage du titre de reine des Romains sont également établis. L'aigle bicéphale appartient bien à la tradition symbolique ultérieure du Saint-Empire. En revanche, l'idée selon laquelle Argentan aurait adopté son aigle en souvenir de Mathilde demeure une hypothèse qui ne peut actuellement être présentée comme un fait historique.

Une figure majeure de l'histoire médiévale d'Argentan

Mathilde l'Emperesse mérite ainsi une place importante dans l'histoire d'Argentan indépendamment de toute interprétation héraldique. Fille du constructeur de la grande forteresse ducale, elle utilise la ville comme l'un de ses principaux points d'appui après la mort d'Henri 1er. Elle y demeure durant une période critique de sa lutte pour l'héritage anglo-normand et y donne naissance à son troisième fils.

Son combat ne lui permet finalement pas de devenir reine d'Angleterre, mais il prépare l'accession de son fils Henri II au trône en 1154. Argentan se trouve ainsi directement associé aux origines de la dynastie Plantagenêt qui dominera l'Angleterre pendant plusieurs siècles. La présence de Mathilde rappelle surtout qu'au XIIe siècle la ville n'était pas une place secondaire : elle faisait partie des forteresses stratégiques à partir desquelles se jouaient le contrôle de la Normandie et, indirectement, la succession au royaume d'Angleterre.