Un peintre-verrier installé à Argentan au XIXe siècle
Amédée Ledien appartient à une histoire artistique aujourd'hui assez méconnue d'Argentan : celle d'un atelier de peinture sur verre qui produisit pendant plusieurs décennies des vitraux destinés aux églises de l'Orne et à des édifices situés bien au-delà du département. Avec son frère aîné Alexandre Ledien, il est à l'origine d'une entreprise qui apparaît dans les sources sous différentes appellations, avant d'être poursuivie par Emile Bazire. Les signatures encore visibles sur certaines verrières permettent aujourd'hui de rattacher directement ces œuvres à Argentan.
L'importance de cet atelier a été remise en évidence par le recensement du vitrail du XIXe siècle dans l'Orne. Les Archives départementales de l'Orne ont notamment consacré une étude spécifique à « L'atelier Ledien-Bazire, 1856-1915 ». La base POP du ministère de la Culture identifie parallèlement Amédée Ledien comme peintre-verrier et Argentan comme lieu d'exécution de plusieurs ensembles conservés dans le département. Ces sources permettent de restituer avec davantage de précision une activité artistique qui rayonna depuis Argentan pendant la seconde moitié du XIXe siècle.
Alexandre et Amédée Ledien, de l'enseignement à la peinture sur verre
L'histoire de l'atelier commence avec deux frères aux parcours inhabituels pour des peintres-verriers. Alexandre Ledien, né en 1813 à Moulins-sur-Orne, exerce pendant une vingtaine d'années dans l'enseignement à Argentan. Les Archives départementales de l'Orne conservent d'ailleurs une lithographie du collège d'Argentan réalisée par Alexandre dans les années 1840-1850 et rappellent qu'il fut directeur de l'école primaire supérieure de cet établissement. Il avait également suivi à Paris des cours de dessin et de peinture auprès du peintre Charles de Steuben.
Amédée, né en 1819, suit lui aussi d'abord la voie de l'enseignement. Les travaux consacrés à l'atelier indiquent qu'Alexandre complète sa formation et qu'Amédée devient instituteur au Sap puis à Almenêches. Ce passage par Almenêches est particulièrement intéressant au regard de son œuvre future : quelques décennies plus tard, Amédée Ledien réalisera précisément pour l'église sainte Opportune de cette commune l'un des ensembles de vitraux les mieux documentés de sa production.
La création d'un atelier de vitraux à Argentan
Vers le milieu des années 1850, les deux frères s'orientent vers la peinture sur verre. Les sources situent la fondation de leur fabrique argentanaise en 1855 ou 1856 selon que l'on retient la mise en place de l'entreprise ou la réalisation de ses premières verrières. Les frères Ledien se rendent à Paris pour acquérir les connaissances techniques nécessaires à ce nouveau métier. Leur reconversion intervient à une période particulièrement favorable : le XIXe siècle connaît un vaste mouvement de construction et de restauration des églises, accompagné d'une forte demande de nouveaux vitraux.
Le choix d'Argentan comme siège de l'atelier est important pour l'histoire artistique locale. Contrairement aux grands ateliers parisiens, manceaux ou chartrains qui fournissent eux aussi les églises normandes, les Ledien travaillent directement depuis l'Orne. Les notices de l'Inventaire général mentionnent ainsi à plusieurs reprises « Argentan » comme lieu d'exécution. La signature visible sur certaines œuvres, telle « LE DIEN / ARGENTAN / 1864 » à Almenêches, transforme même le vitrail en témoignage matériel de cette activité artisanale argentanaise.
Un atelier dont l'activité dépasse rapidement les limites de l'Orne
Les premières années montrent que l'entreprise des frères Ledien ne travaille pas uniquement pour les paroisses voisines d'Argentan. Des commandes sont documentées en Normandie mais également dans d'autres régions françaises. Les recherches consacrées à l'atelier signalent aussi des réalisations destinées à l'Irlande. En 1859, les frères participent au Salon et fournissent des verrières pour la cathédrale d'Autun ; l'année suivante, ils se rendent en Irlande pour poser certaines de leurs œuvres. Une commande pour la cathédrale de Pittsburgh, aux États-Unis, témoigne également de l'extension remarquable de leur clientèle.
Cette expansion conduit Alexandre à envisager en 1861 l'installation d'une activité à Caen. Il meurt cependant peu après son arrivée dans cette ville. Amédée reste alors à la tête de l'atelier d'Argentan et en assure la continuité. Cette date marque donc une étape importante : l'entreprise créée par les deux frères devient, pendant plus de vingt ans, un atelier placé sous la direction d'Amédée Ledien.
Almenêches, un ensemble majeur signé Amédée Ledien
L'église Sainte-Opportune d'Almenêches conserve l'un des témoignages les plus intéressants de l'activité d'Amédée Ledien dans l'Orne. En 1864, son atelier réalise les verrières des baies 101 et 102 du chœur. L'Inventaire général les attribue explicitement à « Ledien Amédée (peintre-verrier) », donne Argentan comme lieu d'exécution et relève la signature « LE DIEN / ARGENTAN / 1864 ». L'identification de l'auteur, du lieu et de la date repose donc ici sur une documentation particulièrement solide.
Ces verrières développent un programme consacré à sainte Opportune et à son frère saint Chrodegand, ou Godegrand, ancien évêque de Sées. Elles représentent plusieurs épisodes de leurs vies : Godegrand à l'école épiscopale, sa prédication, son assassinat, mais aussi différentes scènes consacrées à Opportune, jusqu'à sa mort entourée de religieuses. L'œuvre montre ainsi la capacité de l'atelier à adapter son iconographie aux traditions religieuses propres au territoire dans lequel le vitrail devait prendre place.
Le lien entre Ledien et Almenêches possède une dimension supplémentaire puisque les sources indiquent qu'Amédée avait lui-même exercé comme instituteur dans cette commune avant sa carrière de peintre-verrier. Il faut rester prudent sur la durée exacte de ce séjour, qui n'est pas établie avec la même précision que la verrière de 1864. Il est néanmoins remarquable qu'une commune liée à sa première activité professionnelle conserve aujourd'hui un ensemble majeur de son activité artistique.
Des vitraux Ledien dans plusieurs églises de l'Orne
Almenêches n'est pas un cas isolé. Le recensement patrimonial permet de retrouver la production des Ledien dans différentes parties de l'Orne. À l'église Saint-Christophe de Sées, l'Inventaire général signale plusieurs vitraux de l'atelier ornais de la famille Ledien datant des années 1860. Ces verrières seront complétées bien plus tard, en 1950, par des créations du maître-verrier Gabriel Loire, permettant aujourd'hui de confronter dans le même édifice deux périodes très différentes de l'histoire du vitrail.
Dans le Pays d'Auge ornais, les églises de Crouttes et de Champosoult possèdent également des verrières attribuées aux ateliers d'Alexandre et Amédée Ledien. À Champosoult, les verrières à personnages sont datées de 1875 par la documentation paroissiale ; à Crouttes, les vitraux sont associés aux transformations intérieures entreprises à partir de 1876. Ces exemples montrent que l'activité de l'atelier argentanais atteint aussi les petites églises rurales et ne se limite pas aux grands édifices urbains.
Le Perche conserve lui aussi des témoignages importants. À Bellou-sur-Huisne, aujourd'hui Rémalard-en-Perche, des verrières mettent en valeur les cultes propres à cette partie de l'Orne, notamment saint Latuin, saint Laumer et d'autres figures religieuses locales. Plusieurs vitraux de l'église Saint-Paterne sont protégés au titre des Monuments historiques. La diffusion de ces œuvres à travers le département permet de mesurer le rayonnement territorial de l'atelier installé à Argentan.
Les saints locaux, une particularité de la production Ledien
L'un des aspects les plus intéressants de la production des Ledien est son adaptation aux cultes locaux. Les peintres-verriers du XIXe siècle disposent de nombreux modèles pour représenter les grandes scènes bibliques ou les saints universellement connus. La situation est différente lorsqu'une paroisse commande la représentation d'un saint particulièrement vénéré dans le Perche, le pays de Sées ou une commune précise : les modèles disponibles sont alors beaucoup plus rares et l'atelier doit élaborer une iconographie adaptée.
Les verrières d'Almenêches consacrées à sainte Opportune et saint Godegrand en constituent un excellent exemple. À Bellou-sur-Huisne, l'atelier représente de la même manière des saints et des sanctuaires spécifiquement liés au Perche. Cette production fait aujourd'hui des vitraux Ledien des documents intéressants non seulement pour l'histoire de l'art, mais aussi pour celle des dévotions locales de l'Orne au XIXe siècle.
Amédée Ledien et la restauration des vitraux anciens
L'activité de l'atelier ne se limite pas à la création de verrières entièrement nouvelles. À Argentan même, Amédée Ledien et Emile Bazire interviennent en 1883 sur une verrière ancienne de l'église Saint-Germain. L'Inventaire général indique que cette verrière avait été commandée en 1557 par la confrérie de charité Saint-Portien et que son tympan fut réalisé en 1883 par l'atelier Ledien-Bazire d'Argentan. L'ensemble, très restauré, est aujourd'hui classé au titre des objets mobiliers.
Ce type d'intervention invite cependant à ne pas attribuer automatiquement à Amédée Ledien la conception de tous les vitraux portant le nom de l'atelier. Pour certains chantiers, notamment dans des édifices importants d'Argentan, l'entreprise pouvait exécuter des cartons conçus par d'autres artistes. De même, la présence d'Emile Bazire dans l'atelier pendant de nombreuses années rend parfois délicate l'attribution personnelle d'une œuvre lorsque les archives ou les signatures ne donnent pas davantage de précisions.
Émile Bazire, successeur d'Amédée Ledien à Argentan
Emile Bazire joue un rôle essentiel dans la dernière période de l'atelier. Il travaille pendant plus de vingt ans auprès d'Amédée Ledien avant d'en reprendre la direction. En 1885, Ledien lui cède l'entreprise, qui poursuit son activité à Argentan. Amédée meurt dans cette ville le 1er juillet 1886. La transmission à Bazire assure ainsi la continuité de l'un des principaux ateliers de peinture sur verre établis dans l'Orne au XIXe siècle.
Cette succession est particulièrement visible à Almenêches. Les verrières de 1864 consacrées à Opportune et Godegrand sont attribuées à Amédée Ledien ; Emile Bazire revient ensuite travailler dans la même église et y réalise trois nouvelles verrières en 1888, 1889 et 1890. L'Inventaire général le qualifie explicitement de successeur de Ledien, dont il avait repris l'atelier en 1885. Dans un même édifice, il est donc possible de suivre deux générations successives de la production argentanaise.
Un patrimoine argentanais encore visible dans les églises de l'Orne
L'œuvre d'Amédée Ledien mérite ainsi d'être replacée dans l'histoire artistique d'Argentan. Pendant près d'un quart de siècle après la mort de son frère Alexandre, il dirige depuis la ville un atelier dont les verrières sont installées dans de nombreuses églises. Son activité relie Argentan à Almenêches, Sées, au Pays d'Auge ornais et au Perche, tout en dépassant largement les frontières du département.
La conservation de ces vitraux permet aujourd'hui de retrouver matériellement cet atelier disparu. À Almenêches, la signature « LE DIEN / ARGENTAN / 1864 » constitue probablement l'un des témoignages les plus explicites de cette histoire : elle associe directement le nom du peintre-verrier à sa ville d'activité. D'autres verrières, protégées ou recensées par les services patrimoniaux, permettent de reconstituer progressivement l'étendue de sa production.
Amédée Ledien apparaît ainsi comme un acteur important du renouveau du vitrail religieux dans l'Orne au XIXe siècle. Son intérêt patrimonial réside autant dans ses œuvres que dans le fonctionnement de son atelier : une entreprise artistique installée à Argentan, capable de répondre aux commandes des paroisses rurales comme à celles d'édifices plus prestigieux, puis transmise à Emile Bazire. Les verrières encore visibles constituent aujourd'hui les principales traces de cette activité et permettent de redonner sa place à un peintre-verrier longtemps resté discret dans l'histoire culturelle du département.