Charles Eudes d'Houay, le troisième des frères Eudes
Charles Eudes d'Houay appartient à une famille du pays d'Argentan qui donna au XVIIe siècle trois personnages aux parcours remarquablement différents. Son frère Jean Eudes devint prêtre, missionnaire et fondateur de congrégations religieuses avant d'être canonisé en 1925. François-Eudes, qui prit le nom de Mézeray, s'imposa comme historien, devint historiographe de France, membre de l'Académie française puis secrétaire perpétuel de cette institution. Charles mena une existence beaucoup plus locale : chirurgien puis échevin, il lia durablement son nom à la ville d'Argentan.

Les renseignements biographiques concernant Charles sont moins nombreux que ceux disponibles sur ses deux frères. Le registre de la paroisse Saint-Martin d'Argentan cité au XIXe siècle par Gustave Le Vavasseur indique qu'il mourut à Argentan le 13 septembre 1679 à l'âge de 69 ans. Cette indication situe sa naissance vers 1610, mais en l'absence d'un acte de baptême identifié permettant d'en préciser la date, il est préférable de ne pas lui attribuer une année de naissance absolument certaine.
Une famille de Ri, près d'Argentan
Les trois frères sont issus de Ri, village situé au nord d'Argentan dans l'actuel département de l'Orne. Leur père, Isaac Eudes, y exerçait la profession de chirurgien. Leur mère était Marthe Corbin. Les documents anciens étudiés par Le Vavasseur montrent qu'Isaac Eudes possédait plusieurs terres dans la paroisse et appartenait aux notables locaux. Charles choisit donc une voie professionnelle directement héritée de son père en devenant lui-même chirurgien.
Comme son frère François avait adopté le nom de Mézeray à partir d'un lieu de la paroisse de Ri, Charles ajouta à son patronyme celui d'Houay, également tiré de la géographie locale. Le Vavasseur relève d'ailleurs de nombreuses variantes anciennes : d'Houay, d'Oüé ou encore du Doüay apparaissent dans les documents. Les registres de Saint-Martin montrent cependant que Charles pouvait signer simplement « C. Eudes ». La forme « Charles Eudes d'Houay » est celle qui s'est imposée dans la mémoire historique.
Charles Eudes, chirurgien à Argentan pendant la peste de 1638
Le premier épisode précisément documenté de la vie de Charles à Argentan est particulièrement marquant. En 1638, la ville est frappée par une grave épidémie de peste. Une chronique rédigée par Thomas Prouverre de Bordeaux, trésorier de la fabrique d'Argentan et témoin des événements, est citée au XIXe siècle par Gustave Le Vavasseur. Elle montre que Charles exerce alors déjà comme chirurgien et remplit une fonction publique liée à la lutte contre l'épidémie.
Le témoignage décrit une ville profondément désorganisée par la contagion. Une partie des habitants avait fui et certains secteurs étaient presque désertés. Dans ce contexte, Thomas Prouverre désigne explicitement Charles comme « chirurgien de la santé ». Il rapporte que celui-ci parcourait la ville pour aller chercher les remèdes nécessaires, qui lui étaient déposés à distance dans la rue afin de limiter les contacts. Le même texte évoque les tombereaux chargés de transporter malades et morts, donnant une mesure de la gravité de la situation.
Ce témoignage constitue probablement l'élément le plus fort de la biographie de Charles d'Houay, car il ne repose pas seulement sur la célébrité ultérieure de sa famille. Il documente concrètement son activité au service des habitants d'Argentan lors d'une crise sanitaire majeure du XVIIe siècle. Le Vavasseur indique qu'après cet épisode Charles s'établit définitivement dans la ville, où sa carrière municipale allait ensuite prendre de l'importance.
De chirurgien à échevin de la ville d'Argentan
Charles Eudes d'Houay accéda à la fonction d'échevin d'Argentan. Sous l'Ancien Régime, l'échevin participait à l'administration municipale et à la représentation des intérêts de la communauté urbaine. La ville d'Argentan retient aujourd'hui explicitement cette fonction dans la présentation de son monument consacré aux trois frères Eudes, où Charles est identifié comme « chirurgien et échevin d'Argentan ».
Les sources consultées ne permettent cependant pas de dresser une chronologie complète de ses mandats municipaux ni d'énumérer avec certitude l'ensemble des décisions auxquelles il participa. Sa notoriété d'échevin repose principalement sur un épisode concernant les fortifications de la ville et la tour de l'Horloge. Cet événement devint au XIXe siècle le symbole de son attachement aux franchises et aux intérêts municipaux d'Argentan.
La défense de la tour de l'Horloge d'Argentan
Au milieu du XVIIe siècle, les fortifications d'Argentan furent progressivement démantelées. La ville avait souffert des troubles et des opérations militaires, et ses murailles, insuffisantes pour arrêter une armée importante, pouvaient également attirer les attaques. Selon le récit publié par Le Vavasseur, les travaux atteignirent une tour particulièrement chère aux habitants : la tour de l'Horloge, qui remplissait à la fois une fonction défensive et une fonction publique.
Le gouverneur, Jacques Rouxel de Médavy, comte de Grancey et maréchal de France, aurait ordonné de poursuivre la démolition. Les échevins s'y opposèrent. Lorsque Grancey vint demander l'exécution de ses ordres, Charles d'Houay aurait été le seul des magistrats municipaux à maintenir ouvertement son opposition. Le récit affirme que cette résistance permit à la tour d'être conservée. Elle ne fut finalement démolie qu'en 1727.
« L'aîné la prêche, le second l'écrit et moi je la défendrai »
C'est à cette confrontation avec le gouverneur qu'est rattachée la phrase devenue indissociable de Charles Eudes d'Houay. Interrogé sur son identité et sur son audace à résister aux ordres du maréchal, il aurait répondu en évoquant ses frères : « Nous sommes trois frères, adorateurs de la vérité : l'aîné la prêche, le second l'écrit et moi je la défendrai jusqu'à mon dernier soupir. » Jean était ainsi associé à la prédication, François à l'écriture de l'histoire et Charles à la défense des intérêts de sa ville.
Cette formule doit néanmoins être utilisée avec une précaution historique. Elle est rapportée par Gustave Le Vavasseur dans sa Notice de 1855, environ deux siècles après les faits, puis reprise lors de l'inauguration du monument de Mézeray en 1866. L'Académie française évoque alors Charles comme le « probe et courageux échevin » et rappelle cette revendication de la franchise municipale. En l'absence d'une transcription contemporaine identifiée de l'échange, il est plus rigoureux d'écrire que cette phrase est traditionnellement attribuée à Charles plutôt que de garantir sa formulation mot pour mot.
La devise latine « Et ego defendam », que l'on peut traduire par « et moi, je la défendrai », fut par la suite associée à Charles. Elle apparaît notamment dans la construction mémorielle des trois frères au XIXe siècle. Elle résume efficacement l'image que la postérité argentanaise a retenue de lui : non pas celle d'un écrivain ou d'un religieux, mais celle d'un bourgeois engagé dans la vie de sa cité.
Charles, François de Mézeray et Jean Eudes : trois destins liés
Malgré la différence de leurs carrières, les documents montrent que les liens familiaux entre les trois frères ne furent pas seulement symboliques. Après la mort de leur père, le partage des biens familiaux fut effectué en 1644. L'acte cité par Le Vavasseur indique que Charles avait préparé les trois lots. Jean Eudes était présent et choisit sa part, tandis que François, retenu loin de la Normandie, était représenté par un procureur. Charles reçut le lot restant.
Le testament de François de Mézeray apporte également des renseignements sur les relations patrimoniales de la famille. Il montre que Charles et ses enfants avaient bénéficié de biens provenant de la part normande de l'historien. Ces documents donnent une réalité matérielle à la relation entre les frères, au-delà de la célèbre formule qui les réunit autour de la « vérité ».
Charles fonda lui-même une famille à Argentan. Les généalogies anciennes et le testament de Mézeray permettent d'identifier plusieurs de ses enfants, mais certaines divergences existent entre les documents sur leur nombre et leurs fonctions. Il est donc préférable de ne pas reconstruire une généalogie trop précise sans revenir aux actes originaux. Ce qui est certain est que la descendance de Charles contribua à prolonger l'implantation de la famille dans la société argentanaise et normande.
La fin de sa vie dans la paroisse Saint-Martin
Les registres paroissiaux permettent de suivre Charles dans le quartier Saint-Martin d'Argentan. Des actes de baptême de 1668 et 1670 portent sa signature sous la forme simple « C. Eudes ». Un autre document cité par Le Vavasseur indique qu'en 1663 Charles et son épouse versèrent vingt livres à la confrérie du Saint-Sacrement liée à Saint-Germain d'Argentan, élément qui témoigne de leur participation à la vie religieuse locale.
Le document le plus précis est son acte de décès. Le registre de Saint-Martin indique que « Me Charles Eudes, sieur du Doüay » mourut le mercredi 13 septembre 1679, âgé de 69 ans. Il fut inhumé dans le cimetière Saint-Martin. Charles mourut ainsi dans la ville où il avait exercé comme chirurgien pendant plusieurs décennies et dont il avait été l'un des représentants municipaux.
Le monument des trois frères Eudes à Argentan
Près de deux siècles après la mort de Charles, Argentan entreprit de réunir symboliquement les trois frères dans un même monument. La préparation de cet hommage donna notamment naissance à la Notice publiée en 1855 par Gustave Le Vavasseur, secrétaire de la commission chargée de l'érection du monument. L'ouvrage était consacré conjointement à Jean Eudes, François-Eudes de Mézeray et Charles Eudes d'Houay.
Le monument fut inauguré à Argentan le 16 septembre 1866. La cérémonie donna lieu à un discours officiel d'Henri Patin, directeur de l'Académie française, qui associa explicitement Charles à ses deux frères et célébra son action municipale. La ville d'Argentan conserve aujourd'hui cette lecture familiale du monument : François-Eudes de Mézeray occupe la position principale tandis que Jean Eudes et Charles Eudes d'Houay sont représentés de profil.
Cette représentation est particulièrement importante pour la mémoire de Charles. Contrairement à Jean Eudes et à Mézeray, dont la renommée dépassa largement la Normandie dès leur vivant, Charles reste avant tout une personnalité de l'histoire locale. Sa présence sur le monument transforme néanmoins son action de chirurgien et d'échevin en l'un des éléments de la mémoire civique d'Argentan.
Une figure profondément liée à l'histoire d'Argentan et de l'Orne
Parmi les trois frères Eudes, Charles est finalement celui dont le lien personnel avec Argentan est le plus continu. Né dans le pays d'Argentan, il choisit la profession de chirurgien exercée par son père, intervient dans la ville pendant la peste de 1638, s'y établit, devient échevin et y fonde sa famille. Il meurt à Argentan en 1679 et y est inhumé. Son parcours appartient donc directement à l'histoire sociale et municipale de la cité au XVIIe siècle.
Son souvenir permet aussi d'éclairer une autre facette de la famille Eudes. À côté de saint Jean Eudes, homme d'Église, et de François-Eudes de Mézeray, homme de lettres et historien, Charles représente l'engagement dans la communauté locale. Son action pendant l'épidémie de 1638 est attestée par un témoignage ancien particulièrement précieux ; son rôle d'échevin est confirmé par plusieurs sources ; la défense de la tour de l'Horloge appartient à une tradition historique plus tardive qui doit être présentée comme telle. C'est précisément cette distinction entre faits documentés et mémoire transmise qui permet aujourd'hui de restituer avec rigueur la place de Charles Eudes d'Houay dans le patrimoine d'Argentan et de l'Orne.