Une famille du pays d'Argentan devenue célèbre au XVIIe siècle
François Eudes de Mézeray appartient à une famille originaire de Ri, village situé près d'Argentan dans l'actuel département de l'Orne. Né en 1610, il est le frère cadet de Jean Eudes, né en 1601, futur fondateur de congrégations religieuses, et le frère de Charles Eudes d'Houay, qui choisit quant à lui la profession de chirurgien et exerça des fonctions municipales à Argentan. La postérité locale a retenu ces trois parcours très différents sous l'expression des « trois frères Eudes ».
Leur père exerçait lui-même la profession de chirurgien. Les sources anciennes et modernes consacrées à la famille insistent sur cette origine commune à Ri, qui explique pourquoi la mémoire des trois frères reste profondément liée au pays d'Argentan. François adopta plus tard le nom de Mézeray, qui ne correspond pas à un patronyme familial d'origine mais au nom d'un lieu ou canton de sa paroisse natale.
François Eudes devient François Eudes de Mézeray
François Eudes entreprend des études qui le conduisent ensuite vers une carrière intellectuelle à Paris. La Bibliothèque nationale de France le présente comme historien et précise qu'il utilise le nom de Mézeray, tiré d'un canton de sa paroisse natale. Ce choix lui permet de se distinguer au sein d'une famille où plusieurs frères portent le nom Eudes et connaissent eux-mêmes une notoriété importante.
Avant de se consacrer pleinement à l'histoire, Mézeray exerce des fonctions de commissaire des guerres. L'Académie française mentionne cette activité avant sa carrière d'historiographe. Il abandonne cependant rapidement cette voie et se consacre à l'écriture historique, domaine dans lequel il acquiert une réputation considérable au milieu du XVIIe siècle.
L'Histoire de France, œuvre majeure de Mézeray
La grande entreprise intellectuelle de François Eudes de Mézeray est son Histoire de France, publiée en trois volumes entre 1643 et 1651. Cette œuvre lui assure une place importante parmi les historiens français du XVIIe siècle. Elle ambitionne de retracer l'histoire de la monarchie française sur une longue durée, dans une forme narrative accessible à un lectorat qui dépasse le cercle des érudits spécialisés.
La réputation de Mézeray repose notamment sur sa manière de raconter les événements et de dresser le portrait des personnages historiques. Les jugements portés sur son exactitude ont cependant évolué avec le développement de la méthode historique moderne. Son œuvre contient des erreurs et reprend parfois des traditions que l'historiographie contemporaine ne considère plus comme établies. Son importance tient donc autant à son rôle dans l'histoire de l'écriture historique française qu'à la valeur documentaire de chacun de ses récits.
Académicien, historiographe et acteur du Dictionnaire
La reconnaissance institutionnelle arrive rapidement. François Eudes de Mézeray est élu à l'Académie française en 1648 au fauteuil 33. L'Académie rappelle qu'il succède à Voiture et qu'il prend ensuite une part importante au travail collectif consacré au Dictionnaire de la langue française. Après la mort de Vaugelas, il reçoit notamment la responsabilité de préparer les matériaux nécessaires aux discussions lexicographiques de la compagnie.
En 1675, après la mort de Valentin Conrart, premier secrétaire perpétuel de l'Académie française, Mézeray lui succède dans cette fonction. Il devient ainsi l'une des personnalités centrales de l'institution. Sa carrière ne se limite donc pas à l'écriture de l'histoire : elle s'inscrit également dans le développement d'une institution appelée à jouer un rôle majeur dans la normalisation et la description de la langue française.
Mézeray reçoit aussi le titre d'historiographe de France. La Bibliothèque nationale le donne comme historiographe officiel de Louis XIV entre 1661 et 1677. Ses relations avec le pouvoir royal ne furent toutefois pas toujours faciles : son indépendance de ton et certains passages de son Abrégé de l'histoire de France lui valurent notamment une diminution puis la suppression de sa pension d'historiographe.
Jean Eudes, le frère religieux
L'aîné de la famille, Jean Eudes, suit une voie très différente de celle de François. Né à Ri le 14 novembre 1601, il se consacre à la vie religieuse. Il devient prédicateur et missionnaire et fonde la Congrégation de Jésus et Marie, dont les membres seront connus sous le nom d'Eudistes. Il est également à l'origine de communautés vouées notamment à l'éducation religieuse et à l'assistance aux femmes en difficulté.
Jean Eudes acquiert une importante réputation spirituelle au XVIIe siècle, très au-delà de la Normandie. Son parcours explique pourquoi la mémoire de la famille Eudes ne se limite jamais à celle de l'historien Mézeray. Là où François incarne l'écriture et l'étude de l'histoire, Jean représente dans la mémoire familiale et locale la prédication et l'engagement religieux.
Charles Eudes d'Houay, chirurgien et échevin d'Argentan
Le troisième frère, Charles Eudes d'Houay, demeure davantage attaché au pays natal. Il exerce la profession de chirurgien et s'établit à Argentan, où il devient échevin. Les sources anciennes le présentent également comme un chirurgien et accoucheur reconnu. C'est donc par Charles que le lien de la famille Eudes avec la vie quotidienne et municipale d'Argentan apparaît le plus directement.
Une tradition ancienne lui attribue une célèbre réponse adressée au gouverneur d'Argentan lors d'un conflit concernant les libertés ou les intérêts municipaux. Charles aurait alors résumé les vocations respectives des trois frères en déclarant que l'aîné prêchait la vérité, que le second l'écrivait et que lui-même la défendrait jusqu'à son dernier soupir. Le récit est reproduit au XIXe siècle par l'Académie française et par les auteurs qui ont travaillé sur la famille Eudes, mais il convient de le présenter comme une tradition transmise par des sources postérieures et non comme une citation enregistrée au moment même des faits.
Argentan transforme les trois frères Eudes en figures civiques
Au XIXe siècle, Argentan choisit de rendre publiquement hommage à François de Mézeray et à ses deux frères. Un monument est commandé au sculpteur ornais Victor-Edmond Leharivel-Durocher. Il est inauguré le 16 septembre 1866 sur le parvis de l'hôtel de ville, en présence notamment d'un représentant de l'Académie française, dont le directeur Henri Patin prononce un discours consacré à Mézeray et à la mémoire de sa famille.
Le monument représente François Eudes de Mézeray par un buste placé dans la partie supérieure du piédestal. Ses frères Jean Eudes et Charles Eudes d'Houay apparaissent de profil. Dans sa configuration d'origine, le buste était en outre accompagné de deux figures allégoriques représentant l'Histoire et la Vérité. La Ville d'Argentan indique que ces figures furent ensuite retirées, leur nudité ayant suscité des réactions défavorables.
Cette composition montre clairement le sens donné au monument : il s'agit certes d'honorer l'historien et académicien, mais également de rappeler la singularité d'une fratrie issue du pays d'Argentan. L'œuvre de Leharivel-Durocher transforme ainsi une histoire familiale du XVIIe siècle en un véritable monument civique du XIXe siècle.
Le monument de Mézeray déplacé dans Argentan
Le monument n'est pas resté à son emplacement d'origine. La Ville d'Argentan indique qu'en 1886 son socle est réduit à l'occasion de son transfert dans le parc des Lautour. Cette transformation explique pourquoi l'œuvre visible aujourd'hui ne correspond plus exactement à la composition monumentale inaugurée en 1866 devant l'hôtel de ville.
Un nouveau déplacement intervient en 1923. Le buste de Mézeray est alors installé dans le jardin Saint-Martin afin de libérer l'espace destiné au nouveau monument aux morts. Le parcours du monument à travers la ville constitue lui-même un élément de l'histoire urbaine d'Argentan : depuis le XIXe siècle, la mémoire des trois frères Eudes a ainsi accompagné plusieurs transformations des espaces publics de la cité.
Ri et Argentan, deux lieux complémentaires de leur mémoire
La mémoire des frères Eudes s'organise autour de deux lieux complémentaires. Ri constitue leur lieu d'origine familiale et celui de leur naissance. Argentan devient en revanche le principal lieu de commémoration publique, notamment parce que Charles y exerça ses fonctions de chirurgien et d'échevin et parce que la ville choisit, au XIXe siècle, d'élever un monument aux trois frères.
Cette mémoire avait d'ailleurs commencé à être matérialisée avant la construction du monument argentanais. Une notice consacrée aux trois frères est publiée en 1855 par l'écrivain ornais Gustave Le Vavasseur, avec une généalogie de la famille Eudes. Quelques années auparavant, des médaillons représentant les trois frères avaient également été installés à Ri. Ces initiatives témoignent du regain d'intérêt du XIXe siècle pour les personnalités historiques locales.
Une fratrie devenue patrimoine de l'Orne
François Eudes de Mézeray reste aujourd'hui le plus connu des trois frères dans le domaine de l'histoire et des lettres. Son Histoire de France, son élection à l'Académie française et sa fonction de secrétaire perpétuel lui donnent une dimension nationale. Jean Eudes possède quant à lui une postérité religieuse considérable, tandis que Charles Eudes d'Houay incarne davantage l'enracinement local et municipal à Argentan.
Réunis par leur origine à Ri et par le monument d'Argentan, les trois frères illustrent trois trajectoires remarquablement différentes issues d'une même famille du pays argentanais : l'histoire, la religion et la vie civique. C'est précisément cette diversité qui explique que leur mémoire ait été entretenue collectivement. À Argentan, le monument de Mézeray reste ainsi moins le portrait isolé d'un académicien qu'un témoignage durable de la place occupée par la famille Eudes dans l'histoire culturelle et patrimoniale de l'Orne.