orne patrimoine photo decoration
Des photographies qui révèlent, conservent et transmettent le patrimoine local accessible à tous

Le sculpteur Eugène Léon L'Hoëst

Eugène Léon L'Hoëst, un sculpteur français né en 1874

Eugène Léon L'Hoëst naît à Paris en 1874 et meurt dans cette même ville en 1937. Le Musée d'Orsay l'identifie comme sculpteur et décorateur et conserve dans sa documentation plusieurs dossiers consacrés à son œuvre. Sa carrière se développe entre la fin du XIXe siècle et les années 1930, période pendant laquelle il travaille aussi bien à des sculptures destinées aux Salons et aux collections qu'à des monuments publics.

Bien que né à Paris, L'Hoëst possède des attaches avec l'Anjou. Les sources biographiques indiquent qu'il y passe son enfance et commence à travailler auprès du sculpteur Amédée Charron. Il poursuit ensuite sa formation artistique à Paris. En 1891, il entre dans l'atelier de Gabriel-Jules Thomas à l'École des beaux-arts et y est admis définitivement en 1895. Il fréquente également l'enseignement de sculpteurs reconnus comme Alfred Lanson et Jean-Antoine Injalbert.

Des Salons parisiens à la sculpture orientaliste

L'Hoëst expose très jeune. Il participe pour la première fois au Salon de la Société des artistes français en 1893 avec un buste. En 1895, sa sculpture Modestia lui vaut une mention honorable. Il obtient ensuite plusieurs distinctions, dont le premier prix du concours Chenavard en 1899, une médaille de troisième classe au Salon de 1900 et une médaille de deuxième classe en 1912. Cette présence régulière dans les Salons lui assure progressivement une place reconnue parmi les sculpteurs de sa génération.

Une partie importante de son œuvre est consacrée aux sujets orientalistes. Ses voyages en Afrique du Nord et en Égypte lui fournissent de nombreux modèles. Le Musée d'Orsay conserve notamment deux sculptures datées de 1910, Jeune Fellah et Porteur d'eau à Louqsor. Le musée des Beaux-Arts d'Angers possède également plusieurs œuvres et modèles de l'artiste, parmi lesquels un plâtre représentant un muezzin.

Ses figures de musiciens, de porteurs d'eau, de femmes et de familles nord-africaines sont diffusées en bronze par des fondeurs réputés. Barbedienne édite plusieurs modèles tandis que Susse Frères diffuse notamment La Grande Caravane, également connue sous le titre Famille berbère revenant du marché. Cette production orientaliste constitue aujourd'hui l'aspect le plus connu de son œuvre, mais elle ne doit pas masquer son importante activité de sculpteur monumental.

Un sculpteur également spécialisé dans les monuments publics

Après la Première Guerre mondiale, Eugène L'Hoëst reçoit plusieurs commandes monumentales. Il intervient notamment dans la réalisation de monuments aux morts. L'Inventaire général du patrimoine culturel documente celui de Pont-Audemer, dans l'Eure : le projet de L'Hoëst est retenu en 1920. Devant un obélisque, une figure féminine représentant la République accompagne un soldat en sentinelle.

L'Inventaire indique également que L'Hoëst réalise dans l'Eure les monuments de Bourgtheroulde, aujourd'hui détruit, et de Charleval. Ces commandes montrent que le sculpteur possède déjà une expérience importante de la statuaire publique lorsqu'il reçoit quelques années plus tard le projet consacré à Marie Harel à Vimoutiers. Il sait concevoir une figure destinée à prendre place dans l'espace urbain et à porter une mémoire collective.

1928 : L'Hoëst réalise le monument à Marie Harel

Le principal lien d'Eugène Léon L'Hoëst avec le département de l'Orne est précisément le monument à Marie Harel réalisé pour Vimoutiers. La documentation du musée d'Orsay l'intitule Monument à Marie Harel, créatrice du camembert, ou La Fermière normande. L'œuvre est exécutée en pierre et mesure 1,87 mètre de hauteur. L'architecte associé au projet est identifié sous le nom de Ch. Mauny.

La statue représente Marie Harel sous les traits d'une fermière normande. Comme pour la seconde statue réalisée après la guerre par Maurice-Joseph Lebeau, cette représentation ne doit pas être considérée comme un portrait documentaire certain. Marie Harel est morte au XIXe siècle et l'œuvre de L'Hoëst est réalisée plusieurs décennies plus tard. Le monument participe donc à la construction d'une image commémorative de la fermière devenue symbole de l'histoire du camembert.

Une inscription placée derrière la statue explicite d'ailleurs cette dimension symbolique. Elle dédie le monument à Marie Harel, présentée comme « créatrice du fromage de Camembert », mais également « aux fermières normandes ». Le monument ne célèbre donc pas uniquement une personnalité : à travers elle, il rend hommage aux femmes associées à la production fromagère et à l'économie rurale normande.

Statue d'origine de Marie Harel par Eugène Léon L'Hoest (1874 – 1937)

Une œuvre présentée au Salon avant son installation à Vimoutiers

La documentation du musée d'Orsay apporte une information particulièrement intéressante sur la genèse de la statue : l'œuvre est présentée au Salon de la Société des artistes français en 1928. Le monument de Vimoutiers appartient ainsi à la production officielle d'un sculpteur habitué des grands Salons parisiens et ne constitue pas une réalisation isolée exclusivement destinée à un contexte local.

Des réductions en bronze de la statue sont également éditées par Planquette. L'existence de ces versions de dimensions réduites témoigne de la diffusion de l'image créée par L'Hoëst au-delà du seul monument public. La figure de Marie Harel pouvait ainsi devenir un objet commémoratif autonome, alors que la statue monumentale restait étroitement associée à Vimoutiers et au pays du camembert.

Une inauguration solennelle à Vimoutiers en avril 1928

Le monument est inauguré à Vimoutiers en avril 1928. Les Archives départementales de l'Orne conservent notamment une reproduction du reportage publié par L'Illustration le 21 avril 1928. Elles rappellent la présence d'Alexandre Millerand, ancien président de la République de 1920 à 1924 et alors sénateur de l'Orne, ainsi que celle du docteur Dentu, conseiller général et maire de Vimoutiers.

La documentation du musée d'Orsay mentionne également le sénateur Dentu et Saffray, président du Syndicat du camembert, et précise que l'inauguration est suivie d'un banquet de trois cents couverts. Ces personnalités et l'ampleur de la cérémonie montrent l'importance accordée au monument. L'inauguration associe mémoire locale, représentation politique et promotion d'une production fromagère devenue un élément majeur de l'identité économique régionale.

La date précise généralement retenue pour la cérémonie est le 11 avril 1928. La statue est alors installée dans le secteur de la halle aux Toiles. À travers l'œuvre de L'Hoëst, Vimoutiers matérialise dans son espace public la mémoire de Marie Harel et affirme son association avec l'histoire du camembert, dont la production s'est considérablement développée en Normandie au cours du XIXe siècle.

Le bombardement du 14 juin 1944 mutile la statue de L'Hoëst

Seize ans seulement après son inauguration, le monument est directement touché par la guerre. Le 14 juin 1944, Vimoutiers subit un bombardement allié qui provoque d'importantes destructions dans la ville. La statue de Marie Harel reçoit des éléments de maçonnerie provenant du cintre de l'entrée voisine et est décapitée. Le relief qui accompagnait le monument disparaît également dans les destructions.

La tête de la statue est retrouvée quelques jours plus tard parmi les décombres. Elle est alors déposée au pied du monument mutilé. Selon la documentation du musée d'Orsay, elle demeure à cet endroit pendant plusieurs semaines avant de disparaître. Son devenir n'est pas établi avec certitude et il serait donc imprudent d'affirmer qu'elle a été détruite : ce que les sources permettent de dire est qu'après avoir été retrouvée, sa trace se perd.

Contrairement à ce que pourrait laisser penser l'histoire d'un monument « détruit » en 1944, une partie essentielle de l'œuvre de L'Hoëst subsiste. Le corps décapité de la statue est toujours conservé à Vimoutiers. Le monument mutilé constitue ainsi un témoignage particulièrement rare : il évoque simultanément la mémoire de Marie Harel, la sculpture publique de l'entre-deux-guerres et les destructions subies par la ville pendant la bataille de Normandie.

Statue de Marie Harel par Eugène Léon L'Hoest (1874 – 1937)

Deux statues de Marie Harel racontent aujourd'hui deux époques de Vimoutiers

Après la guerre, Vimoutiers choisit de ne pas simplement restaurer la statue de L'Hoëst. Une nouvelle représentation de Marie Harel est commandée au sculpteur Maurice-Joseph Lebeau. Financée avec le soutien de fabricants de fromage américains, elle est installée en 1956. La ville possède dès lors deux témoignages sculptés consacrés à la même personnalité, mais issus de contextes historiques profondément différents.

La première Marie Harel, celle de L'Hoëst, appartient à l'entre-deux-guerres et à la volonté de célébrer une figure devenue emblématique de l'histoire fromagère normande. Son état actuel raconte également le bombardement de 1944. La seconde, réalisée par Lebeau, appartient au temps de la reconstruction et aux relations franco-américaines de l'après-guerre. Les deux sculptures ne sont donc pas interchangeables : chacune constitue un document sur une période particulière de l'histoire de Vimoutiers.

La Fermière normande, principale trace de L'Hoëst dans l'Orne

Eugène Léon L'Hoëst meurt à Paris en décembre 1937, neuf ans après l'inauguration de son monument de Vimoutiers. Il ne voit donc ni la destruction partielle de son œuvre pendant la guerre ni la reconstruction de la ville. Rien dans les sources consultées ne permet par ailleurs d'affirmer qu'il ait résidé dans l'Orne ou entretenu avec le département un lien biographique comparable à celui d'un artiste qui y serait né ou y aurait travaillé durablement.

Son lien avec l'Orne est néanmoins matériel et particulièrement visible. La commande de 1928 inscrit son œuvre dans l'histoire monumentale de Vimoutiers. Elle permet également de découvrir une facette différente d'un sculpteur principalement connu aujourd'hui pour ses figures orientalistes : celle d'un artiste capable de répondre à une commande commémorative locale en donnant une forme monumentale à la figure d'une fermière normande.

La statue décapitée possède aujourd'hui une valeur historique que le monument neuf de 1928 ne pouvait évidemment pas avoir. Son absence de tête, loin d'être seulement une mutilation esthétique, est devenue la trace visible du bombardement du 14 juin 1944. À Vimoutiers, l'œuvre d'Eugène L'Hoëst réunit ainsi plusieurs strates de mémoire : Marie Harel et le camembert, les fermières normandes, l'entre-deux-guerres et les destructions de la bataille de Normandie.