Maurice-Joseph Lebeau, un sculpteur français du XXe siècle
Maurice-Joseph Lebeau est un sculpteur français né en 1885 et mort en 1961. Son œuvre demeure aujourd'hui moins documentée que celle de nombreux artistes de sa génération, ce qui impose une certaine prudence lorsqu'on cherche à reconstituer sa biographie. Les sources disponibles permettent néanmoins d'identifier plusieurs sculptures de sa main et montrent une activité qui s'étend des petites pièces en bronze à la sculpture monumentale destinée à l'espace public.
La ville de Châtillon, dans les Hauts-de-Seine, le présente comme un « sculpteur châtillonnais ». Une de ses œuvres monumentales y est toujours conservée : L'Athlète au repos, sculpture érigée en 1945 au stade Guy-Môquet. Cette présence documentée à Châtillon est importante pour comprendre son intervention ultérieure à Vimoutiers : les sources relatives à la commande de la statue de Marie Harel indiquent également que Lebeau travaillait alors à Châtillon-sous-Bagneux, ancien nom de la commune.
Il ne faut donc pas présenter Maurice Lebeau comme un sculpteur originaire de Vimoutiers ou de l'Orne. Aucune source historique fiable consultée ne permet de l'affirmer. Son lien avec le département repose sur une œuvre précise et toujours visible : la seconde statue de Marie Harel, réalisée après la Seconde Guerre mondiale pour remplacer le monument détruit en 1944.
Avant Lebeau, le premier monument à Marie Harel de Vimoutiers
Pour comprendre pourquoi Maurice Lebeau intervient à Vimoutiers, il faut revenir au premier monument consacré à Marie Harel. La ville possédait depuis 1928 une statue réalisée par le sculpteur Eugène Léon L'Hoest. Le monument, également connu sous le nom de La Fermière normande, avait été inauguré le 11 avril 1928. Il contribuait à inscrire dans l'espace public la tradition faisant de Marie Harel l'une des grandes figures de l'histoire du camembert.
Cette première statue connaît un destin brutal pendant la bataille de Normandie. Le 14 juin 1944, Vimoutiers subit un bombardement allié particulièrement destructeur. La ville est très durement touchée et le monument à Marie Harel est lui aussi atteint. La statue est décapitée par les destructions. Sa tête aurait été retrouvée dans les décombres et déposée pendant quelque temps au pied du monument avant de disparaître. Le reste de l'œuvre ne sera pas conservé.
Des Américains proposent de rendre une statue à Vimoutiers
L'histoire de la seconde statue de Marie Harel possède une dimension franco-américaine particulièrement originale. Après la guerre, l'idée de remplacer l'œuvre détruite est soutenue aux États-Unis. Les employés de la Borden's Cheese Company de Van Wert, dans l'Ohio, entreprise importante de l'industrie laitière américaine, proposent de participer au financement d'une nouvelle statue destinée à Vimoutiers.
Cette initiative prend une signification particulière dans une ville meurtrie par les bombardements de 1944. Il ne s'agit pas simplement de remplacer une sculpture disparue : le nouveau monument devient aussi un geste de rapprochement entre Vimoutiers et les États-Unis. Une documentation locale situe en 1949 la proposition officielle adressée à la municipalité par la société américaine. La ville accepte le principe du remplacement et un nouveau projet est alors engagé.
Le choix du sculpteur se porte finalement sur Maurice Lebeau, alors établi à Châtillon-sous-Bagneux. La documentation disponible ne permet pas d'établir qu'il entretenait auparavant une relation particulière avec Vimoutiers ou avec le département de l'Orne. C'est donc bien cette commande qui constitue le principal lien actuellement documenté entre Lebeau et le patrimoine ornais.
Maurice Lebeau cherche à représenter une fermière du pays d'Auge
La réalisation du monument pose une difficulté évidente au sculpteur : Marie Harel a vécu entre 1761 et 1844, bien avant l'apparition de la photographie, et son apparence véritable ne peut être établie avec précision. Lebeau ne dispose donc pas d'un portrait photographique susceptible de lui fournir un modèle fidèle. La statue ne doit pas être considérée comme une restitution certaine des traits physiques de Marie Harel.
Les sources locales rapportent que Lebeau sollicite des renseignements sur le costume traditionnel porté par les fermières du pays d'Auge. Le docteur Boullard, conseiller municipal de Vimoutiers et président du syndicat d'initiative, lui transmet notamment la photographie de sa fille Nicole vêtue d'un costume de paysanne à l'occasion d'une fête locale. Cette photographie aurait servi de documentation au sculpteur pour élaborer sa figure.
Cet épisode doit être interprété avec précision : il ne signifie pas que la statue reproduit le véritable visage de Marie Harel. Lebeau compose une représentation commémorative à partir d'une iconographie et d'informations sur le costume régional. La femme représentée appartient ainsi autant à l'imaginaire de la fermière normande qu'à la biographie historique de Marie Harel.
Une statue en pierre achevée avant son installation à Vimoutiers
Maurice Lebeau réalise une figure monumentale d'environ deux mètres de hauteur. Contrairement à de nombreuses œuvres connues du sculpteur exécutées en bronze, la statue de Vimoutiers est taillée dans la pierre. La documentation locale précise qu'il s'agit de pierre de Vilhonneur, matériau provenant de Charente et employé dans la sculpture et l'architecture monumentales.
L'œuvre est donnée comme achevée en 1953, mais son installation à Vimoutiers n'intervient que plusieurs années plus tard. Cette chronologie explique pourquoi les dates de 1953 et 1956 apparaissent toutes les deux dans les documents consacrés au monument : la première correspond à l'achèvement de la sculpture, tandis que la seconde correspond à son installation et à son inauguration dans la ville.
1956 : la nouvelle Marie Harel entre dans le paysage de Vimoutiers
La nouvelle statue est finalement mise en place à Vimoutiers en 1956. Les sources consacrées à la ville confirment qu'elle est alors érigée dans la halle au beurre. Son inauguration est datée du 4 octobre 1956. Ce choix de lieu possède une cohérence évidente avec le personnage représenté : Marie Harel est devenue une figure emblématique de l'économie fromagère et de l'identité du pays d'Auge.
La statue représente Marie Harel debout, sous les traits d'une jeune fermière normande. Lebeau ne cherche donc pas à reproduire le monument de 1928 d'Eugène Léon L'Hoest. Il propose une nouvelle interprétation du personnage. Le changement d'artiste, de matériau et de modèle fait de l'œuvre de 1956 un monument autonome plutôt qu'une simple copie de la sculpture disparue pendant la guerre.
L'intervention de Maurice Lebeau appartient ainsi pleinement à la reconstruction symbolique de Vimoutiers après 1944. La ville ne reconstruit pas seulement ses bâtiments et ses équipements : elle reconstitue aussi les éléments de mémoire qui caractérisaient son espace public avant les bombardements. La renaissance du monument à Marie Harel participe de ce mouvement.
Une œuvre très différente de L'Athlète au repos de Châtillon
La statue de Vimoutiers peut être rapprochée d'une autre réalisation publique attestée de Maurice Lebeau : L'Athlète au repos de Châtillon. La municipalité de Châtillon date cette œuvre de 1945 et la conserve au stade Guy-Môquet. Le sujet est très différent, mais les deux réalisations témoignent de la capacité du sculpteur à produire des figures monumentales destinées à être vues dans l'espace public.
D'autres œuvres permettent d'entrevoir une production plus diversifiée. Une sculpture intitulée Flore, appartenant au Fonds national d'art contemporain, est documentée dans les collections de l'État et a été déposée à la mairie de Mulhouse. Le marché de l'art conserve par ailleurs la trace de bronzes signés Lebeau, parmi lesquels des bustes, des figures animalières et La Sportive, petite sculpture également utilisée comme mascotte automobile.
Ces exemples permettent de replacer la Marie Harel de Vimoutiers dans la production connue du sculpteur sans lui attribuer un parcours qui n'est pas suffisamment documenté. Lebeau pratique notamment la figure humaine et la sculpture décorative. Le monument de Vimoutiers constitue toutefois une œuvre d'une autre échelle : il répond à une commande publique chargée d'une forte dimension historique et locale.
La statue de Lebeau, entre mémoire du camembert et mémoire de 1944
La signification de la statue dépasse aujourd'hui la seule histoire de Marie Harel. Son existence résulte directement de la destruction de Vimoutiers pendant la Seconde Guerre mondiale. Sans le bombardement du 14 juin 1944 et la disparition de l'œuvre de L'L'Hoest, Maurice Lebeau n'aurait vraisemblablement jamais reçu cette commande. La sculpture constitue donc indirectement une trace de la guerre et de la reconstruction.
Elle possède également une dimension internationale inhabituelle pour un monument d'une petite ville de l'Orne. Son financement par des employés d'une entreprise fromagère américaine établit un lien entre le pays d'Auge et les États-Unis autour d'un produit devenu mondialement connu. L'histoire de la statue associe ainsi une figure locale, une entreprise américaine, les destructions de la bataille de Normandie et un sculpteur travaillant en région parisienne.
Maurice Lebeau dans le patrimoine actuel de Vimoutiers et de l'Orne
Maurice-Joseph Lebeau meurt en 1961, quelques années seulement après l'installation de son œuvre à Vimoutiers. Sa biographie reste aujourd'hui imparfaitement documentée et il serait hasardeux de lui attribuer une implantation personnelle dans l'Orne. Son nom demeure néanmoins attaché au département par l'une des sculptures publiques les plus directement associées à l'identité de Vimoutiers.
La statue de Marie Harel permet surtout de raconter plusieurs histoires à la fois. Elle renvoie à la mémoire du camembert et du pays d'Auge, mais aussi à la destruction de Vimoutiers en juin 1944, à la disparition d'un premier monument et aux relations franco-américaines de l'après-guerre. À travers cette commande, Maurice Lebeau participe donc à la reconstitution du paysage monumental de la ville après la Seconde Guerre mondiale.
Pour le patrimoine de l'Orne, l'intérêt de l'œuvre tient précisément à cette accumulation de significations. La Marie Harel de Lebeau n'est ni un portrait historiquement certain de la fermière du XVIIIe siècle, ni la restitution de la statue détruite en 1944. C'est une nouvelle œuvre, créée dans les années 1950 pour rendre à Vimoutiers l'un de ses symboles. Plus de soixante-dix ans après sa réalisation, elle demeure le principal témoignage du passage de Maurice-Joseph Lebeau dans l'histoire artistique et monumentale du département.