Deux frères artistes originaires d'Argentan
Jean-François et Hugues Sineux sont deux artistes peintres décorateurs originaires d'Argentan, dans l'Orne. Fils d'agriculteurs sensibles au patrimoine et à l'art, ils suivent des études d'arts plastiques avant de créer leur activité. À partir de la fin des années 1980, l'Atelier Sineux Frères développe un travail consacré principalement à la peinture décorative, aux fresques murales et aux décors réalisés pour des collectivités, des architectes, des entreprises et des particuliers.
Le travail en commun des deux frères repose sur une conception très complète du métier. Ils ne se limitent pas à exécuter sur un mur un dessin préparé par d'autres : leur intervention peut commencer avec les recherches documentaires et les premières esquisses, se poursuivre avec la conception de la composition et des couleurs, puis aboutir à la réalisation du décor à grande échelle. Pour agrandir leurs dessins, ils ont notamment recours à la traditionnelle technique de la mise au carreau.
Leur activité se situe ainsi à la rencontre de plusieurs domaines : peinture monumentale, décoration, trompe-l'œil, création contemporaine et intervention sur le patrimoine. Cette diversité explique que leurs réalisations puissent être rencontrées aussi bien dans les rues d'Argentan que dans une gare, un musée ou une église ancienne.
Les murs d'Argentan comme espace de création
Argentan occupe une place particulière dans le parcours des frères Sineux. Leur ville natale est devenue au fil des années l'un des principaux terrains d'expression de leur peinture murale. Plusieurs de leurs œuvres monumentales ont investi des façades, des équipements publics et des lieux de passage, au point que leurs créations constituent aujourd'hui un véritable parcours artistique dans la ville.
Parmi leurs réalisations importantes figure Le Marché, une fresque créée en 2008 pour la Ville d'Argentan. Peinte à l'acrylique sur ciment et couvrant environ 300 m², elle prend pour sujet le marché et ceux qui le fréquentent. L'œuvre transforme un vaste mur du centre-ville en une scène animée inspirée par l'activité commerciale et humaine qui caractérise ce lieu de rencontre entre Argentan et les campagnes environnantes.
La même année, les Sineux réalisent également une importante commande pour la gare d'Argentan. Cinq panneaux peints sur toile, formant un ensemble d'environ dix mètres sur trois, rendent hommage à trois personnalités liées à la ville ou à sa gare : Fernand Léger, André Mare et le cinéaste Jacques Tati. Ce dernier avait tourné à la gare d'Argentan la séquence d'ouverture de son film Les Vacances de Monsieur Hulot.
Fernand Léger et André Mare, deux références argentanaises
Deux artistes occupent une place essentielle dans les créations argentanaises des frères Sineux : Fernand Léger et André Mare. Tous deux sont nés à Argentan et furent amis dans leur jeunesse. Les Sineux ont expliqué avoir trouvé dans leurs œuvres des références particulièrement adaptées à la peinture monumentale et à leur propre pratique de décorateurs.
Ils ne cherchent toutefois pas simplement à reproduire les tableaux de Fernand Léger. Dans leur présentation du parcours artistique d'Argentan, Jean-François et Hugues Sineux expliquent s'inspirer notamment de sa couleur franche, de la dissociation entre couleur et dessin et du dynamisme de la ligne. Ils trouvent parallèlement chez André Mare, peintre mais aussi décorateur, une autre source d'inspiration correspondant directement à leur propre activité.
Ces références ont donné naissance à plusieurs réalisations visibles à Argentan. Les fresques et décors des Sineux se retrouvent notamment à la gare, aux abords de l'hôpital, dans différents bâtiments publics et sur les murs de la ville. Le musée Fernand Léger-André Mare propose d'ailleurs un parcours urbain permettant de découvrir certaines de ces créations et les présente comme des clins d'œil ou des réinterprétations des œuvres des deux artistes argentanais.
Des fresques devenues des repères dans Argentan
Les interventions des Sineux dans l'espace public ne se limitent pas aux hommages à Léger et Mare. Dans le cadre de sa politique d'embellissement et du programme « Action cœur de ville », la Ville d'Argentan a utilisé plusieurs pignons pour créer de nouveaux repères visuels faisant référence à l'histoire et au patrimoine local. Jean-François Sineux a notamment travaillé sur ces projets avec le peintre en lettres Jean-Jacques Jouenne.
La Porte de la Forêt-Normande, réalisée à l'entrée de l'avenue de la Forêt-Normande près de la gare, prend la forme d'une carte monumentale de 7,70 mètres de long sur 2,60 mètres de haut. La Ville présente cette réalisation comme la première d'un projet destiné à utiliser les murs d'Argentan afin de créer une signalétique artistique et identitaire.
Une autre fresque, intitulée La Bibliothèque, a été réalisée sur un pignon du lycée Mézeray-Gabriel. Puis, en 2022, l'Atelier Sineux Frères et Jean-Jacques Jouenne ont achevé La Porte Saint-Martin, au 38 rue de la République. Cette œuvre reprend et met en couleur un dessin ancien représentant les quatorze portes ou tours qui ceinturaient la ville médiévale d'Argentan, dont subsiste aujourd'hui la Tour Marguerite.
Ces peintures murales ont donc une fonction qui dépasse la simple décoration. Elles réintroduisent dans le paysage contemporain des références à l'histoire de la ville, à son architecture disparue ou à ses artistes. Elles participent ainsi à la construction d'un parcours dans lequel peinture, mémoire locale et patrimoine urbain se répondent.
Saint-Vigor de Ménil-Gondouin, un chantier exceptionnel
L'une des interventions les plus importantes menées conjointement par Jean-François et Hugues Sineux se trouve cependant hors d'Argentan, à Ménil-Gondouin. Entre 2004 et 2006, les deux frères participent à la restitution du spectaculaire décor peint de l'église Saint-Vigor, créé à partir de 1873 sous la direction de l'abbé Victor Paysant. Jean-François Sineux a depuis désigné ce chantier comme celui qui les avait le plus marqués.
La difficulté du projet venait de l'histoire même de l'édifice. L'abbé Paysant avait couvert l'intérieur et l'extérieur de l'église de peintures, d'inscriptions et de références religieuses afin de créer ce qu'il appelait une « église vivante et parlante ». Après sa mort en 1921, une grande partie de ce décor fut recouverte. Les restaurateurs du début du XXIe siècle ne disposaient donc plus de tous les originaux visibles.
Pour retrouver l'apparence de l'église, les frères Sineux ont dû travailler comme des enquêteurs. Leur documentation comprenait notamment des photographies et cartes postales anciennes en noir et blanc ainsi que les traces de pigments retrouvées sur l'édifice. Hugues Sineux rapporte également le témoignage exceptionnel d'une habitante alors âgée de plus de cent ans, qui avait connu l'église avant l'effacement de son décor et dont les souvenirs contribuèrent à déterminer certaines tonalités.
Le chantier de Ménil-Gondouin illustre une facette particulière du savoir-faire des Sineux. Il ne s'agissait pas d'imposer leur propre univers pictural mais de restituer aussi fidèlement que possible celui d'un homme disparu, à partir d'une documentation fragmentaire. L'intervention concernait les décors intérieurs comme extérieurs et fut réalisée avec une peinture minérale sur la pierre.
Le retour des frères Sineux à Ménil-Gondouin
Environ vingt ans après cette grande restitution, Jean-François et Hugues Sineux sont revenus travailler sur l'église Saint-Vigor. Les peintures de la façade sont directement exposées à la pluie, au soleil et aux variations climatiques ; elles nécessitent donc une attention différente des décors protégés à l'intérieur de l'édifice. La nouvelle intervention a permis de reprendre une composition extérieure qui s'était altérée depuis le chantier des années 2000.
Cette campagne récente présente une situation assez remarquable : ce sont les artistes qui avaient eux-mêmes participé à la restitution du décor au début du XXIe siècle qui sont revenus sur leur propre travail. Ils disposaient ainsi de leur connaissance du chantier initial, en plus de la documentation historique déjà utilisée pour retrouver l'œuvre de Victor Paysant. La restauration actuelle s'inscrit donc dans une continuité entre le décor conçu par l'abbé, sa restitution et sa conservation.
Jean-François Sineux, entre peinture murale et peinture de chevalet
Après le départ de son frère pour l'Australie, Jean-François Sineux poursuit son activité artistique à Argentan. Son travail se partage entre la conception et la réalisation de décors peints et une pratique personnelle de la peinture de chevalet. L'atelier de la rue de la Poterie reste ainsi associé à une production qui va de la commande monumentale à la toile réalisée dans un cadre plus personnel.
Jean-François intervient également seul sur certains projets argentanais. Pour le musée Fernand Léger-André Mare, ouvert en 2019 dans la maison d'enfance de Fernand Léger, il a notamment réalisé une fresque monumentale reproduisant Les Constructeurs de Léger. Déployée verticalement dans l'espace du musée, cette peinture participe directement à la scénographie du bâtiment et accompagne le visiteur lorsqu'il en gravit les différents niveaux.
Cette intervention prolonge le lien établi depuis plusieurs décennies entre le travail des Sineux et les deux grands artistes nés à Argentan. Elle montre également la diversité des situations auxquelles Jean-François Sineux adapte sa pratique : un mur extérieur, une façade historique, un espace muséal ou une toile ne posent ni les mêmes contraintes techniques ni les mêmes questions de composition.
Hugues Sineux, de l'Orne à l'Australie
Hugues Sineux s'est installé avec sa famille en Australie en 2011 et poursuit depuis son activité de peintre muraliste à Sydney et dans ses environs. Il intervient dans des écoles, des espaces publics, des bâtiments patrimoniaux et pour des commandes privées. Son travail australien prolonge ainsi les techniques développées auparavant en France : fresque, trompe-l'œil, décors architecturaux et grandes compositions adaptées à l'histoire du lieu.
Parmi ses réalisations australiennes figure notamment le vaste décor de Dural Lane à Hornsby, réalisé en 2016 et 2017. Sur environ 200 mètres, Hugues Sineux a transformé cette voie en un paysage urbain en trompe-l'œil inspiré de l'histoire locale, avec façades anciennes, enseignes, fenêtres et éléments architecturaux. En 2020, il a également consacré neuf semaines à une grande fresque historique pour la Knox Grammar School de Sydney.
Malgré cette installation à l'autre bout du monde, les parcours des deux frères ne sont pas devenus totalement indépendants. Ils se retrouvent ponctuellement pour des projets patrimoniaux en Normandie. En 2016, par exemple, ils interviennent ensemble dans l'église de Francheville, dans l'Orne, pour refaire les décors peints à la fin du XIXe siècle par l'artiste argentanais Just Michelli, alors très dégradés.
Une œuvre inscrite dans le patrimoine contemporain de l'Orne
Le parcours de Jean-François et Hugues Sineux est étroitement lié au patrimoine de l'Orne, mais de plusieurs manières. À Ménil-Gondouin et à Francheville, ils interviennent sur des décors religieux anciens qu'il faut comprendre et restituer. À Argentan, ils créent au contraire de nouvelles œuvres destinées à évoquer l'histoire de la ville, son marché, son ancienne enceinte ou des personnalités comme Fernand Léger et André Mare.
Cette relation entre création et mémoire constitue l'un des fils conducteurs les mieux documentés de leur travail. Les frères Sineux utilisent régulièrement l'histoire et l'architecture du lieu comme matière première de leurs compositions. Une fresque peut ainsi évoquer une porte médiévale disparue, rendre hommage à un peintre né à Argentan ou redonner vie à un décor religieux effacé depuis plusieurs générations.
Leurs œuvres sont aujourd'hui suffisamment présentes à Argentan pour être intégrées au parcours culturel de la ville. Le musée Fernand Léger-André Mare et l'office de tourisme invitent les visiteurs à découvrir ces fresques dans l'espace urbain. De Saint-Vigor aux murs d'Argentan, le travail des frères Sineux constitue ainsi un lien particulièrement original entre peinture monumentale, création contemporaine et transmission du patrimoine local.