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La Tour Marguerite à Argentan

La Tour Marguerite, vestige exceptionnel de l'Argentan fortifié

Rue de la Vicomté, à quelques centaines de mètres des églises Saint-Germain et Saint-Martin, la Tour Marguerite constitue l'un des principaux témoins de l'Argentan médiéval. Cette tour circulaire appartenait à l'enceinte fortifiée qui protégeait autrefois la ville. Alors que les murailles, les portes et les autres tours ont presque entièrement disparu, elle a traversé les siècles et permet encore aujourd'hui de comprendre l'importance militaire de la cité au Moyen Âge.

La Tour Marguerite est officiellement protégée au titre des Monuments historiques. Le classement porte sur la tour elle-même et résulte d'un arrêté du 9 septembre 1965. La notice Mérimée du ministère de la Culture indique également que le monument appartient à la commune d'Argentan. Cette protection relativement tardive a consacré la valeur patrimoniale d'un édifice devenu d'autant plus précieux que l'essentiel de l'enceinte à laquelle il appartenait avait disparu depuis plusieurs siècles.

Vue d'ensemble de la tour Marguerite

Argentan, une place forte depuis l'époque d'Henri 1er Beauclerc

Pour comprendre la Tour Marguerite, il faut la replacer dans l'histoire militaire d'Argentan. Au début du XIIe siècle, Henri 1er Beauclerc, duc de Normandie et roi d'Angleterre, fait d'Argentan un important point d'appui de son autorité en Normandie. Le ministère de la Culture mentionne la construction sous son règne d'un puissant château fort destiné à contrôler une région alors marquée par les affrontements entre pouvoirs féodaux.

La fortification de la ville elle-même se développe ensuite progressivement. Au cours des deux siècles suivants, Argentan devient une véritable place forte entourée de murailles, de fossés, de portes et de tours. La Tour Marguerite appartient à cette enceinte urbaine et doit donc être distinguée du château proprement dit. Les deux systèmes participaient à la défense de la cité, mais ils ne constituent ni le même monument ni nécessairement la même campagne de construction.

Une tour des XIVe et XVe siècles

La datation de la Tour Marguerite demande une certaine prudence. Plusieurs documents touristiques la présentent comme une tour du XIIe siècle, probablement par rapprochement avec les premières fortifications établies sous Henri 1er Beauclerc. La documentation patrimoniale issue de la base Mérimée rattache cependant le monument aux XIVe et XVe siècles. Une enceinte renforcée comprenant de nombreuses tours est notamment attestée à la fin du Moyen Âge.

Il est donc préférable de ne pas attribuer directement la Tour Marguerite actuelle à Henri 1er Beauclerc. Celui-ci joue un rôle essentiel dans la transformation d'Argentan en place forte au début du XIIe siècle, mais les caractéristiques architecturales visibles de la tour correspondent à des campagnes postérieures. Certaines sources locales situent vers 1360 l'établissement ou le renforcement de l'enceinte comprenant la tour. Cette date peut servir de repère historique, sans pour autant prétendre dater précisément chaque partie de la maçonnerie conservée.

La Tour au Febvre ou Grosse Tour au Moyen Âge

La Tour Marguerite ne portait pas son nom actuel au Moyen Âge. La documentation patrimoniale la désigne alors sous les appellations de « Tour au Febvre » ou de « Grosse Tour ». Le terme « Febvre », forme ancienne du mot fèvre ou fabre, est traditionnellement associé au métier de forgeron, mais aucun document consulté ne permet d'affirmer avec certitude pourquoi ce nom précis avait été attribué à la tour d'Argentan.

L'appellation de « Grosse Tour » correspond en revanche aisément à l'aspect massif du monument. Elle occupait l'angle nord-ouest des remparts de la ville, à un emplacement où, selon la notice historique des Monuments historiques, les fossés étaient à sec. Cette position explique l'importance défensive de l'ouvrage : la tour devait participer à la surveillance et à la protection d'un angle de l'enceinte, toujours plus vulnérable qu'une portion rectiligne de muraille.

Vue des mâchicoulis de la tour Marguerite

Une architecture conçue pour la défense

La Tour Marguerite présente un plan circulaire particulièrement adapté à une fortification médiévale. La notice des Monuments historiques donne une hauteur d'environ 17 mètres et un diamètre d'environ 10 mètres. Certaines publications touristiques annoncent aujourd'hui une hauteur de 30 mètres, vraisemblablement en prenant en compte différemment la toiture ou l'ensemble de l'élévation. Pour les dimensions historiques de la maçonnerie, les 17 mètres indiqués par la documentation patrimoniale constituent la référence la plus prudente.

La partie supérieure est particulièrement intéressante. Le parapet est construit en encorbellement et repose sur d'importants corbeaux de pierre. Entre ceux-ci sont ménagées des ouvertures formant des mâchicoulis. Ce dispositif permettait aux défenseurs de surveiller et de défendre directement le pied de la muraille, zone difficile à atteindre depuis de simples ouvertures pratiquées dans les murs verticaux.

La tour était également couverte d'une toiture pyramidale à plusieurs pans, couverte de tuiles et autrefois surmontée d'un épi de plomb. La documentation des Monuments historiques émet elle-même une réserve sur la datation de cette toiture, qui pourrait ne remonter qu'au XVe siècle. À l'intérieur, trois étages sont reliés par un escalier à vis. Cette circulation verticale est encore aujourd'hui l'un des éléments caractéristiques de la visite du monument.

Pourquoi la tour s'appelle-t-elle Marguerite ?

L'origine du nom actuel constitue l'une des énigmes les plus intéressantes du monument. L'appellation « Tour Marguerite » apparaît après les noms médiévaux de Tour au Febvre et de Grosse Tour. Une tradition locale rapproche ce nouveau nom de Marguerite de Lorraine, duchesse d'Alençon, personnage majeur de l'histoire régionale à la charnière des XVe et XVIe siècles. Veuve du duc René d'Alençon, elle administra ses domaines pendant la minorité de son fils et entretint des liens importants avec Argentan.

Portrait de Marguerite de Lorraine, conservé dans l'église Saint-Germain

Cette explication reste cependant une hypothèse. Les sources patrimoniales consultées ne fournissent pas de document ancien établissant que la tour aurait officiellement reçu ce nom en l'honneur de Marguerite de Lorraine. Une autre tradition évoque une femme prénommée Marguerite qui y aurait été enfermée. Là encore, l'absence de document suffisamment précis interdit de transformer le récit en fait historique. Le changement de nom est réel ; son origine exacte demeure incertaine.

Une étonnante seconde vie comme prison

La fonction militaire de la Tour Marguerite décline avec la disparition progressive des fortifications d'Argentan. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les bourgeois de la ville font démanteler une grande partie des murailles devenues inutiles et contraignantes pour le développement urbain. La Grosse Tour échappe pourtant à cette destruction. Cette conservation explique qu'elle soit aujourd'hui le principal témoin en élévation de l'ancienne enceinte urbaine.

La tour reçoit alors de nouveaux usages. Une tradition historique locale, reprise par plusieurs publications patrimoniales, indique qu'elle sert notamment sous Louis XIV de lieu d'enfermement pour des jeunes femmes considérées à l'époque comme « débauchées ». Cet usage est particulièrement révélateur de la reconversion des anciennes fortifications : privées de leur fonction militaire, tours et portes pouvaient facilement devenir prisons grâce à l'épaisseur de leurs murs et à leurs espaces difficiles d'accès.

Cette fonction carcérale constitue aussi l'une des anecdotes les plus singulières de l'histoire du monument. Elle pourrait avoir contribué à certaines légendes concernant l'origine du prénom Marguerite, mais aucun élément vérifiable ne permet d'identifier une prisonnière particulière ayant donné son nom à la tour. Il faut donc distinguer l'usage de la tour comme lieu d'enfermement, rapporté par la tradition historique locale, de l'histoire beaucoup plus incertaine d'une hypothétique prisonnière appelée Marguerite.

Du dépôt municipal à la cellule de dégrisement

Après avoir perdu sa fonction défensive puis carcérale, la Tour Marguerite continue d'être utilisée par la ville. Des sources locales signalent qu'elle sert de dépôt municipal aux XVIIIe et XIXe siècles. Cette réutilisation très pragmatique a sans doute participé à sa survie : contrairement aux autres éléments des remparts devenus inutiles et démolis, la tour conserve une fonction au sein de la ville.

Plus étonnant encore, elle aurait servi de cellule de dégrisement jusque dans les années 1930. Cet usage tardif montre la continuité de sa fonction d'enfermement bien après la disparition des institutions de l'Ancien Régime. La vieille tour médiévale qui avait autrefois protégé l'angle nord-ouest de la cité se retrouvait ainsi encore utilisée à des fins municipales près de six siècles après sa construction.

La tour Marguerite en 1956

La survivante des anciennes fortifications d'Argentan

L'importance actuelle de la Tour Marguerite tient surtout à ce qui a disparu autour d'elle. La documentation des Monuments historiques évoque une enceinte autrefois flanquée de seize tours. Les murailles ont progressivement été supprimées à partir de l'époque moderne et l'évolution de la ville a effacé une grande partie de leur tracé. La tour constitue donc un précieux repère pour restituer mentalement les dimensions de l'ancienne cité fortifiée.

Les vestiges du donjon d'Argentan

Elle ne doit cependant pas être présentée comme le seul vestige médiéval défensif d'Argentan. Le donjon et les éléments subsistants de l'ancien ensemble castral témoignent également du rôle militaire de la ville. La Tour Marguerite appartient à l'enceinte urbaine, tandis que le donjon relève du château. Cette distinction permet de comprendre que l'Argentan médiéval disposait de plusieurs niveaux de défense protégeant à la fois le centre du pouvoir seigneurial et la ville elle-même.

Un monument historique devenu belvédère sur Argentan

Le classement de la Tour Marguerite au titre des Monuments historiques intervient le 9 septembre 1965. La tour est aujourd'hui propriété de la commune. Sa conservation permet d'observer directement plusieurs caractéristiques de l'architecture militaire médiévale : plan circulaire, maçonnerie massive, escalier à vis, couronnement en encorbellement et mâchicoulis.

Le monument possède enfin un intérêt que ses constructeurs n'avaient évidemment pas recherché : celui d'un belvédère sur la ville. Le chemin de ronde offre aujourd'hui une vue panoramique sur Argentan. Depuis le sommet, le visiteur ne regarde plus les campagnes environnantes pour repérer l'arrivée d'un adversaire ; il découvre les clochers, les toits et l'organisation de la cité qui s'est développée bien au-delà de son enceinte médiévale.

Cette position dominante donne à la Tour Marguerite une valeur particulière dans le patrimoine d'Argentan. Elle est à la fois un fragment d'architecture militaire, un témoin de l'ancienne enceinte, un édifice réutilisé pendant plusieurs siècles et un point d'observation privilégié sur la ville contemporaine. Sa silhouette massive rue de la Vicomté rappelle ainsi, au cœur de l'Argentan actuel, l'époque où franchir les remparts signifiait véritablement entrer dans une ville fortifiée.