Une importante fabrique de vitraux née au Mans au XIXe siècle
La Fabrique de vitraux du Carmel du Mans appartient à l'histoire du renouveau de l'art du vitrail religieux au XIXe siècle. Créé au Mans en 1853, l'atelier développa pendant un demi-siècle une activité qui dépassa largement les limites de la Sarthe. Ses verrières furent installées dans de nombreuses églises françaises, particulièrement dans l'Ouest, mais certaines commandes furent également destinées à l'étranger.
L'origine de cette entreprise est directement liée au Carmel du Mans. Les carmélites, établies dans la ville depuis 1830, avaient entrepris la construction d'une nouvelle chapelle, consacrée en 1853. Le coût de cette construction ayant dépassé les prévisions, la création d'une activité susceptible de procurer des ressources à la communauté fut envisagée. C'est dans ce contexte que se développa la fabrique de vitraux, sous la direction artistique d'Eugène Hucher.
L'année 1853 constitue ainsi une date fondamentale dans l'histoire de l'établissement. Des documents de la fin du XIXe siècle présentent encore explicitement la Fabrique du Carmel comme ayant été fondée en 1853 sous la direction d'Eugène Hucher. Cette continuité dans la présentation commerciale de l'atelier montre combien le nom du Carmel et celui de Hucher étaient devenus étroitement associés à son identité.
Eugène Hucher et la mise en place de l'atelier
Eugène Hucher, né en 1814 et mort en 1889, joue un rôle essentiel dans le développement artistique de la Fabrique du Carmel. Érudit et dessinateur autant que spécialiste du vitrail, il s'intéressa notamment aux verrières anciennes de la cathédrale du Mans. Son travail sur les vitraux médiévaux et Renaissance fournit à l'atelier une connaissance directe des modèles historiques alors remis à l'honneur par le mouvement de redécouverte de l'art du Moyen Âge.
La fabrication des premières verrières ne fut toutefois pas entièrement réalisée au Carmel. L'atelier travailla d'abord avec la manufacture d'Antoine Lusson, qui assurait notamment la découpe des verres, leur assemblage au plomb et la pose. Cette organisation fut rapidement remise en cause en raison de son coût. La fabrique chercha alors à disposer d'une organisation technique plus autonome.
Les frères Küchelbecker participèrent à cette première période. Leur rôle est notamment attesté dans l'important ensemble de verrières réalisé entre 1853 et 1857 pour Notre-Dame-d'Espérance à Saint-Brieuc. Les recherches de l'Inventaire général du patrimoine culturel attribuent les cartons peints de cet ensemble aux frères Carl et Frédéric Küchelbecker. Cette commande témoigne de l'importance prise très rapidement par le jeune atelier manceau.
Du Carmel à une entreprise privée conservant un nom prestigieux
L'histoire de la fabrique ne se limite pas à la période durant laquelle elle dépend directement des religieuses. En 1872, les carmélites cédèrent l'entreprise à Édouard Rathouis, apparenté à la supérieure du Carmel. La production continua cependant à utiliser le nom du Carmel du Mans. Cette permanence explique que des verrières exécutées après la cession de l'entreprise portent encore une signature faisant explicitement référence au Carmel.
Les signatures constituent aujourd'hui une source particulièrement précieuse pour suivre l'histoire de l'atelier. Selon les périodes apparaissent différentes formulations associant le Carmel du Mans aux noms de Rathouis ou de Hucher. On rencontre notamment les mentions « Fabrique du Carmel du Mans », « Hucher et Fils » ou encore des variantes indiquant les successeurs de la fabrique. Ces inscriptions permettent souvent aux historiens du vitrail de dater ou d'attribuer les verrières conservées dans les églises.
Après Eugène Hucher, son fils Ferdinand Hucher poursuivit l'activité. Les notices de l'Inventaire identifient régulièrement Ferdinand comme peintre-verrier de la Fabrique du Carmel du Mans dans les œuvres de la fin du XIXe siècle. L'entreprise continua son activité jusqu'au début du XXe siècle et disparut en 1903, après la mort de Ferdinand Hucher.
Le Carmel du Mans dans les églises de l'Orne
La proximité géographique entre la Sarthe et l'Orne favorisa naturellement la présence de verrières mancelles dans les édifices religieux ornais. Il faut cependant rester prudent lorsqu'on cherche à dresser une liste exhaustive des interventions de la Fabrique du Carmel : toutes les verrières du XIXe siècle ne sont pas signées, certaines ont disparu et les inventaires patrimoniaux ne permettent pas toujours d'identifier précisément l'auteur de chaque baie.
Plusieurs interventions sont en revanche formellement documentées par l'Inventaire général du patrimoine culturel. Les dossiers consacrés aux églises d'Exmes et de Bellême mentionnent explicitement le Carmel du Mans ou des peintres-verriers qui lui sont associés. À Bellou-sur-Huisne, la présence de l'atelier Hucher-Carmel est également documentée dans les chapelles de l'église Saint-Paterne.
Ces réalisations sont particulièrement intéressantes pour l'histoire du patrimoine de l'Orne car elles montrent que les paroisses du département ne s'adressaient pas uniquement aux ateliers locaux. Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, les commandes pouvaient mettre en concurrence ou faire coexister des peintres-verriers d'Argentan, du Mans, de Chartres ou d'autres grands centres de production.
Les verrières du Carmel du Mans à l'église Saint-André d'Exmes
L'église Saint-André d'Exmes conserve un ensemble particulièrement intéressant pour comprendre cette diversité. Le dossier de l'Inventaire général consacré à dix-neuf verrières historiées et décoratives de l'édifice mentionne plusieurs auteurs : le Carmel du Mans, Hucher et Fils, le peintre-verrier Clovis et Emile Bazire, maître-verrier installé à Argentan.
La chronologie donnée par l'Inventaire distingue plusieurs campagnes. Des verrières sont exécutées en 1874 avec la participation du Carmel du Mans et de Clovis ; Hucher et Fils interviennent en 1882 ; Emile Bazire réalise d'autres verrières en 1894. Le décor vitré actuel de Saint-André résulte donc de commandes successives et ne doit pas être attribué dans son ensemble à la seule Fabrique du Carmel.
Les sujets recensés par l'Inventaire comprennent notamment sainte Lanthilde, saint Aloisius, la Sainte Famille, saint Godegrand, saint Frogent, saint Augustin, la mort de saint Joseph et l'Immaculée Conception. Les verrières utilisent du verre transparent coloré, de la grisaille sur verre et un réseau de plomb, techniques caractéristiques du vitrail religieux de cette période.
Bellême : deux verrières liées à la Fabrique du Carmel
L'église Saint-Sauveur de Bellême constitue un autre témoignage précisément documenté. L'Inventaire général y recense deux verrières réalisées par Maurice Küchelbecker et Jacquier, peintres-verriers associés à la Fabrique du Carmel du Mans. La première, datée de 1877, se trouve dans la chapelle Boucicaut. La seconde, placée dans la baie 9, date de 1885.
La verrière de 1885 représente l'éducation de saint Louis par sa mère Blanche de Castille. Le sujet principal occupe un médaillon ovale : Blanche enseigne au jeune saint Louis en présence de deux moines et d'une religieuse. La composition ne se limite cependant pas à une scène hagiographique générique, puisqu'elle introduit des références précises à l'histoire de Bellême.
Le registre inférieur montre en effet l'ancien château de Bellême ainsi que le site de la Croix Feue Reine, en relation avec les événements de 1229 et le siège de Bellême. Au registre supérieur figurent une couronne et les armes royales à trois fleurs de lys. La verrière porte la date de 1885 et l'inscription « LE MANS KUCHELBECKER JACQUIER 1885 », ce qui assure son attribution et son origine mancelle.
Bellou-sur-Huisne et la coexistence de plusieurs ateliers
L'église Saint-Paterne de Bellou-sur-Huisne, aujourd'hui située sur le territoire de Rémalard en Perche, offre un autre exemple remarquable de la diversité des ateliers actifs dans l'Orne au XIXe siècle. Les quatre verrières de la nef sont attribuées à l'atelier Ledien d'Argentan et développent notamment une iconographie consacrée à des saints liés au Perche.
Les verrières des chapelles relèvent en revanche de la Fabrique du Carmel du Mans et de l'atelier Hucher. La documentation locale consacrée au patrimoine de Bellou-sur-Huisne les situe dans les années 1880-1890. L'une d'elles conserve la mention « Fabrique du Carmel du Mans, Hucher », élément particulièrement important pour l'identification de leur provenance.
Le cas de Bellou-sur-Huisne montre ainsi qu'une même église pouvait recevoir successivement les productions de plusieurs centres verriers. Aux œuvres de Ledien et du Carmel du Mans s'ajoutent notamment des vitraux provenant de l'atelier Bergès de Toulouse. Il serait donc historiquement incorrect d'attribuer l'ensemble des vitraux de Saint-Paterne au Carmel du Mans.
Un témoignage du grand renouveau du vitrail au XIXe siècle
Les œuvres conservées dans l'Orne replacent la Fabrique du Carmel du Mans dans le vaste mouvement de renouvellement des décors religieux qui marque le XIXe siècle. Les restaurations d'églises, les transformations architecturales et l'aménagement de nouvelles chapelles entraînent alors une demande importante de verrières historiées. Le vitrail redevient un élément majeur du décor des sanctuaires.
La production du Carmel s'inscrit également dans la redécouverte des arts du Moyen Âge et de la Renaissance. Les peintres-verriers du Mans connaissaient directement les verrières anciennes, notamment celles de la cathédrale du Mans étudiées par Eugène Hucher. Cette connaissance des œuvres historiques explique la place importante occupée dans leur production par les architectures peintes, les figures de saints, les scènes bibliques ou hagiographiques et les décors inspirés des siècles anciens.
Dans l'Orne, Exmes, Bellême et Bellou-sur-Huisne constituent aujourd'hui des jalons documentés de cette diffusion. Ils permettent aussi de confronter la production mancelle à celle d'autres peintres-verriers du XIXe siècle, notamment les ateliers actifs à Argentan. Cette coexistence fait du vitrail religieux ornais un patrimoine particulièrement riche pour étudier les réseaux artistiques qui reliaient alors la Normandie aux régions voisines.
Un patrimoine ornais dont l'inventaire reste à approfondir
Les verrières attribuées avec certitude à la Fabrique du Carmel du Mans dans l'Orne constituent probablement seulement la partie aujourd'hui clairement identifiée de son activité dans le département. L'absence de signature, la disparition de certaines verrières ou les restaurations successives rendent parfois les attributions difficiles. Il serait donc imprudent de rattacher au Carmel une verrière uniquement sur des critères stylistiques.
Les dossiers de l'Inventaire général et de la base POP restent à cet égard les références les plus sûres. À Exmes, ils attestent l'intervention du Carmel du Mans puis de Hucher et Fils ; à Bellême, ils identifient précisément les verrières de Küchelbecker et Jacquier ; à Bellou-sur-Huisne, les signatures et la documentation patrimoniale permettent de rattacher les verrières des chapelles à l'atelier Hucher et au Carmel du Mans.
Ces œuvres rappellent enfin que le patrimoine religieux de l'Orne ne peut être étudié isolément. Au XIXe siècle, artistes, modèles et commandes circulaient entre la Normandie, le Maine et les autres régions françaises. Par ses verrières d'Exmes, de Bellême et de Bellou-sur-Huisne, la Fabrique du Carmel du Mans a laissé dans le département plusieurs témoignages de ces échanges artistiques et de l'un des grands moments de renaissance du vitrail français.