Victor Leharivel-Durocher, un sculpteur né dans l'Orne
Victor-Edmond Leharivel-Durocher, également désigné sous les formes Leharivel-Durocher ou Leharivel-Durocher selon les sources, est un sculpteur français né en 1816 à Chanu, dans l'Orne, où il meurt en 1878. Son parcours est particulièrement intéressant pour l'histoire artistique du département : parti d'un milieu rural normand, il se forme progressivement au métier de sculpteur avant d'intégrer l'École des beaux-arts de Paris et d'obtenir des commandes publiques importantes.
Son œuvre est aujourd'hui dispersée entre musées, édifices religieux et monuments publics. Dans l'Orne, son nom reste notamment attaché à Argentan, Sées, Flers, Bellême et Chanu. Deux réalisations permettent particulièrement de mesurer l'étendue de son activité : le monument consacré à François-Eudes de Mézeray et aux frères Eudes à Argentan, dans le domaine de la sculpture commémorative, et le vaste décor religieux de l'actuelle basilique de l'Immaculée-Conception de Sées.
Du travail du bois à l'École des beaux-arts de Paris
La formation de Leharivel-Durocher commence loin des institutions artistiques parisiennes. Après ses premières études, il entre en apprentissage chez un artisan hucher de Chanu. Il manifeste des aptitudes pour le dessin et la gravure sur bois et travaille encore très jeune à la sculpture d'ornements. Il exerce notamment à Briouze et à Falaise avant de poursuivre son apprentissage à Rouen dans l'atelier d'un ornemaniste.
À Rouen, il complète son travail manuel par l'étude du dessin. Il gagne ensuite Paris où il suit l'enseignement de l'école municipale dirigée par Jean-Baptiste Belloc. En 1838, il entre à l'École des beaux-arts de Paris. Sa formation se poursuit notamment auprès du sculpteur Auguste Dumont ; les sources biographiques mentionnent également Jules Ramey parmi les artistes dont il fréquenta l'atelier.
En 1844, il obtient le prix de la tête d'expression avec La Douleur. Après plusieurs tentatives infructueuses au concours du prix de Rome, il s'oriente vers une carrière fondée sur les Salons et les commandes. Il débute au Salon en 1846 avec un groupe d'anges destiné au tombeau d'un curé de l'église Saint-Sulpice à Paris. Cette entrée dans la vie artistique parisienne marque le début d'une carrière qui conservera néanmoins des liens étroits avec son département natal.
Un artiste reconnu aux Salons et soutenu dans l'Orne
Leharivel-Durocher obtient une première reconnaissance importante au Salon de 1849, notamment grâce à un buste de Racine et à une Cène en terre cuite. Le Conseil général de l'Orne lui accorde alors un encouragement financier, tandis que l'État lui commande l'exécution en marbre de la Cène. Cette œuvre est présentée au Salon de 1850.
Sa carrière se développe ensuite entre sculpture religieuse, portraits, monuments commémoratifs et décors architecturaux. Il travaille notamment pour des édifices parisiens et réalise des sculptures destinées au palais du Louvre. Son activité ne se réduit donc pas à une production régionale : les commandes conservées ou documentées montrent un artiste intégré aux circuits officiels de la sculpture française du Second Empire.
Cette dimension nationale n'efface jamais son ancrage normand. Plusieurs de ses œuvres majeures sont destinées à des villes de l'Orne, et son fonds d'atelier a été légué au musée des Beaux-Arts et de la Dentelle d'Alençon. Cette présence importante dans les collections et monuments du département fait de Leharivel-Durocher l'une des figures particulièrement intéressantes pour comprendre la sculpture ornaise du XIXe siècle.
À Sées, la statuaire de l'Immaculée-Conception
L'une des commandes religieuses les plus importantes de Leharivel-Durocher se trouve à Sées. L'actuelle basilique de l'Immaculée-Conception est construite à partir d'un projet lancé en 1854, année de la proclamation par le pape Pie IX du dogme de l'Immaculée Conception. Victor Ruprich-Robert, architecte diocésain et restaurateur de la cathédrale de Sées, conçoit pour le petit séminaire un édifice à nef unique d'inspiration néo-romane.
Le chantier commence en 1855 et l'église est ouverte au culte en 1859. La notice de la base Mérimée du ministère de la Culture attribue explicitement à Leharivel-Durocher l'ensemble de la statuaire de l'édifice. Son intervention ne doit donc pas être réduite à une statue isolée : le sculpteur participe à la conception d'un véritable programme décoratif associé à l'architecture de Victor Ruprich-Robert.
Les sources consacrées au sculpteur situent également au début des années 1860 son travail sur la décoration artistique de la chapelle. Elles associent notamment son œuvre au portail et au chœur. L'ensemble constitue un exemple particulièrement intéressant de collaboration entre un architecte spécialiste de l'architecture médiévale et un sculpteur ornais formé à Paris, dans un édifice entièrement créé au XIXe siècle.
Le portail et le chœur de la basilique de Sées
Le décor sculpté du portail participe directement à l'identité de l'édifice. Contrairement aux sculptures ajoutées lors de la restauration d'un monument médiéval, celles de l'Immaculée-Conception sont conçues pour une construction nouvelle. Architecture et sculpture appartiennent ainsi au même projet du XIXe siècle, ce qui donne au travail de Leharivel-Durocher une place essentielle dans la lecture du monument.
Le chœur constitue l'autre grand ensemble associé au sculpteur. La statuaire y prolonge le programme marial qui détermine la vocation même de l'église. Une statue de l'Immaculée Conception réalisée pour Sées a d'ailleurs servi ultérieurement de modèle : la chapelle du Souvenir de Flers conserve une réplique en plâtre peint de la statue de la Vierge du chœur de Sées, installée dans les années 1930.
Il convient néanmoins de ne pas attribuer sans documentation précise un titre ou une identification à chacune des figures du portail et du chœur. La protection au titre des Monuments historiques établit avec certitude que l'ensemble de la statuaire fut confié à Leharivel-Durocher, mais une description iconographique figure par figure demanderait un inventaire spécifique. Il est préférable de conserver cette distinction plutôt que de compléter artificiellement le programme décoratif.
Le monument à Mézeray, une œuvre majeure à Argentan
À Argentan, Leharivel-Durocher est l'auteur du monument communément appelé monument à François-Eudes de Mézeray. L'œuvre rend hommage à François-Eudes de Mézeray, né à Ri près d'Argentan en 1610, historien et historiographe de France élu à l'Académie française en 1648. Mais la composition imaginée par le sculpteur ne se limite pas à la seule figure de François-Eudes de Mézeray : elle associe trois membres de la famille Eudes.
François-Eudes de Mézeray occupe la partie supérieure du monument. Le décor du piédestal représente également de profil ses deux frères : Charles Eudes d'Houay, chirurgien et échevin d'Argentan, et Jean Eudes, fondateur de congrégations religieuses et grande figure de la spiritualité française du XVIIe siècle. Le monument prend ainsi la forme d'un hommage collectif à trois personnalités issues de la même famille et liées à l'histoire d'Argentan et de ses environs.
L'œuvre est inaugurée en 1866. La documentation biographique consacrée à Leharivel-Durocher rapporte qu'Arcisse de Caumont lui remet à Argentan une médaille d'honneur au nom de l'Association normande pour l'exécution du monument. Celui-ci compte parmi les réalisations profanes les plus importantes du sculpteur dans son département natal.
Le monument a connu des déplacements au cours de son histoire. Les recherches consacrées à la sculpture publique dans l'Orne signalent notamment son transfert en 1923. Cette mobilité explique pourquoi les photographies et cartes postales anciennes peuvent présenter l'œuvre dans un environnement différent de celui que connaît aujourd'hui le visiteur d'Argentan.
De Mézeray au Louvre, une sculpture aux registres très différents
Le monument d'Argentan et le décor religieux de Sées illustrent deux aspects différents du travail de Leharivel-Durocher. À Argentan, la sculpture participe à la construction d'une mémoire locale et célèbre des personnages historiques. À Sées, elle s'intègre au contraire à un programme architectural et religieux consacré à la Vierge. Ces deux ensembles montrent la capacité du sculpteur à travailler aussi bien pour l'espace public que pour l'architecture sacrée.
Sa carrière comprend également des commandes parisiennes importantes. Leharivel-Durocher intervient dans le décor du palais du Louvre, où plusieurs sculptures lui sont attribuées, notamment La Gloire dans la Cour carrée ainsi que des figures allégoriques. Il réalise également des œuvres destinées à des églises parisiennes, parmi lesquelles Sainte-Clotilde, Saint-Leu-Saint-Gilles et Saint-Pierre-de-Montrouge.
Les collections publiques conservent parallèlement plusieurs sculptures autonomes. Le musée de Grenoble conserve Être et paraître, également connu sous le titre La Comédie humaine. Le musée des Beaux-Arts de Rouen conserve La jeune Fille et l'Amour. Ces œuvres permettent de replacer les commandes ornaises dans la production beaucoup plus vaste d'un sculpteur présent dans les expositions officielles de son époque.
Une œuvre profondément inscrite dans le patrimoine de l'Orne
Plusieurs communes de l'Orne conservent ou ont conservé des œuvres de Leharivel-Durocher. Outre Argentan et Sées, son nom est notamment associé à Chanu, sa commune natale, à Bellême et à Flers. À Bellême se trouve une œuvre représentant une jeune fille jouant à colin-maillard. À Flers, son monumental Juif errant en bronze a longtemps constitué une œuvre familière de l'espace public avant sa disparition pendant la Seconde Guerre mondiale.
Le Juif errant illustre aussi la fragilité du patrimoine sculpté en plein air. Le modèle en plâtre avait été présenté au Salon de 1877 et une version en bronze fut attribuée à la ville de Flers. Cette dernière fut finalement fondue pendant la période de mobilisation des métaux non ferreux sous l'Occupation. L'œuvre n'est donc plus visible aujourd'hui, contrairement aux réalisations conservées à Argentan et à Sées.
Cette implantation géographique donne à la carrière de Leharivel-Durocher une dimension particulière. Il ne s'agit pas simplement d'un artiste parisien ayant reçu ponctuellement une commande normande : né dans l'Orne, soutenu au début de sa carrière par le Conseil général du département et régulièrement sollicité pour ses monuments et édifices, il maintient pendant toute sa carrière des relations artistiques fortes avec son territoire d'origine.
Leharivel-Durocher, une figure majeure de la sculpture ornaise
Victor-Edmond Leharivel-Durocher meurt en 1878 à Chanu, la commune où il était né soixante-deux ans auparavant. Entre ces deux dates, son parcours l'avait conduit des premiers travaux de sculpture sur bois dans le Bocage normand aux ateliers de l'École des beaux-arts de Paris, aux Salons, aux commandes de l'État et aux grands chantiers monumentaux du Second Empire.
Dans l'Orne, le monument à François-Eudes de Mézeray d'Argentan et le décor de l'Immaculée-Conception de Sées constituent deux témoignages particulièrement importants de cette carrière. Le premier inscrit la sculpture dans l'espace public et dans la mémoire des grandes personnalités locales ; le second associe étroitement statuaire, architecture néo-romane et renouveau de l'art religieux au milieu du XIXe siècle.
Redécouvrir Leharivel-Durocher permet ainsi de relier plusieurs monuments de l'Orne qui peuvent sembler indépendants les uns des autres. De Chanu à Argentan, de Sées à Bellême et Flers, ses œuvres dessinent une véritable géographie artistique du département. Elles témoignent surtout de la carrière d'un sculpteur ornais capable de conserver un fort ancrage régional tout en participant pleinement à la sculpture française du XIXe siècle.