Saint Latuin, aux origines du diocèse de Sées
Saint Latuin, également appelé Lain dans certaines traditions, est considéré comme le premier évêque de Sées et l'une des plus anciennes figures chrétiennes associées à l'actuel département de l'Orne. Le diocèse de Séez situe son activité au Ve siècle, tandis que les Archives départementales de l'Orne placent Latuin au début de ce même siècle. Son souvenir est ainsi étroitement associé aux débuts de la christianisation du pays de Sées.
Cette ancienneté impose cependant une grande prudence. Aucun document contemporain connu ne permet de reconstituer précisément la vie de Latuin. Les Archives départementales rappellent que la première mention officielle d'un évêque dans la région de Sées n'apparaît qu'au concile d'Orléans de 511, avec Literadus, dont le siège est alors implanté à Exmes. Latuin appartient donc à une période pour laquelle histoire, mémoire ecclésiastique et traditions hagiographiques sont difficiles à séparer.
Sées au temps de la christianisation de la Gaule
Pour comprendre la figure de Latuin, il faut replacer Sées dans le contexte de la fin de l'Antiquité. La ville antique, connue sous le nom de Sagium, était le centre de la cité des Sagii. Comme dans le reste de la Gaule, la diffusion du christianisme s'effectua progressivement dans un territoire encore marqué par les structures administratives et religieuses héritées de l'Empire romain.
Les Archives départementales de l'Orne soulignent la complexité de cette implantation chrétienne dans une région où les espaces boisés étaient importants et où les futurs territoires ornais se trouvaient à la rencontre de plusieurs zones d'influence religieuse. Le développement d'un siège épiscopal constituait alors une étape majeure : l'évêque n'était pas seulement responsable d'une communauté chrétienne, il contribuait à structurer durablement un territoire autour d'une ville.
Latuin fut-il réellement le premier évêque de Sées ?
La tradition du diocèse reconnaît Latuin comme son premier évêque. Cette identification est également reprise par les Archives départementales de l'Orne, qui le présentent comme le premier évêque de Sées au début du Ve siècle et indiquent qu'il est sans doute à l'origine d'une première cathédrale. Son existence appartient donc à la mémoire ancienne et durable de l'Église de Sées.
Il serait toutefois excessif de lui attribuer une biographie aussi précisément documentée que celle des évêques des siècles suivants. La première attestation officielle connue est celle de Literadus au concile d'Orléans de 511. Plus tard, Passivus apparaît dans les actes de plusieurs conciles du VIe siècle. Ces documents constituent des repères historiques beaucoup plus solides pour l'organisation du diocèse.
La localisation même du premier siège épiscopal soulève des questions. Les sources du VIe siècle montrent en effet l'importance d'Exmes dans l'organisation ecclésiastique régionale. Il faut donc éviter de projeter sur le Ve siècle les limites et l'organisation du diocèse de Sées telles qu'elles sont connues au Moyen Âge. La tradition de Latuin demeure fondamentale, mais les débuts institutionnels précis de l'évêché restent imparfaitement connus.
La tradition de Latuin évangélisateur de Sées
La mémoire religieuse locale présente Latuin comme un missionnaire confronté à une population encore largement païenne. Le diocèse de Séez rapporte notamment qu'il aurait administré le baptême dans l'Orne, à proximité de l'emplacement de l'actuelle cathédrale. Cette image de Latuin baptisant les premiers chrétiens est devenue l'un des symboles des origines chrétiennes de la ville.
Les récits traditionnels racontent également qu'à son arrivée à Sées il aurait été accueilli par une veuve dont la fille était aveugle de naissance. Latuin aurait rendu la vue à la jeune fille, miracle qui aurait contribué à sa réputation et facilité sa prédication. Ce récit relève de l'hagiographie : faute de témoignage contemporain, il ne peut être considéré comme un événement historiquement vérifié.
La même distinction doit être appliquée aux autres miracles attribués au saint. Les traditions lui prêtent des guérisons de personnes paralysées, sourdes ou atteintes de maladies de peau. Ces récits sont surtout importants parce qu'ils permettent de comprendre la formation et la persistance du culte de Latuin, notamment autour des eaux auxquelles furent ultérieurement attribuées des vertus thérapeutiques.
Cléray, le refuge de saint Latuin
Le deuxième lieu essentiel pour comprendre la mémoire de saint Latuin se trouve à Cléray, aujourd'hui rattaché à la commune de Belfonds, à quelques kilomètres de Sées. Selon la tradition, confronté à l'hostilité qu'il rencontrait à Sées, Latuin se serait retiré dans ce secteur boisé. Il y aurait établi une cellule et un oratoire à proximité d'une source.
Le récit traditionnel explique cette retraite par l'hostilité de l'épouse du gouverneur de Sées. Certaines versions racontent qu'elle se serait éprise de Latuin et aurait cherché à se venger après avoir été repoussée. Cet épisode appartient manifestement au récit hagiographique et ne peut être vérifié historiquement. Il a néanmoins profondément marqué la tradition attachée à Cléray.
Le lien patrimonial entre Latuin et Cléray est, lui, parfaitement tangible. L'ancienne église paroissiale de Cléray, aujourd'hui appelée chapelle Saint-Latuin, est protégée au titre des Monuments historiques. La notice Mérimée du ministère de la Culture précise qu'elle occupe l'emplacement présumé de la tombe du saint et la qualifie de chapelle de pèlerinage. L'édifice actuel est naturellement bien postérieur au Ve siècle et ne doit donc pas être présenté comme l'oratoire construit personnellement par Latuin.
La fontaine Saint-Latuin et les pèlerinages de guérison
À proximité de la chapelle de Cléray se trouve une fontaine elle aussi associée au saint. La tradition lui attribuait des propriétés thérapeutiques, notamment contre certaines maladies de peau. Le lieu devint ainsi un point de pèlerinage où la dévotion envers Latuin s'associait à la recherche de guérison.
Le diocèse de Séez rapporte une pratique autrefois observée autour de cette fontaine : des malades venaient s'y plonger puis laissaient accrochés à la grille les linges utilisés pour s'essuyer. Ces pratiques témoignent moins de la biographie du personnage historique que de la vigueur de son culte populaire au cours des siècles.
La fontaine fait aujourd'hui partie d'un ensemble patrimonial comprenant l'ancienne église de Cléray, son enclos paroissial et la croix du cimetière. La protection de cet ensemble au titre des Monuments historiques souligne l'intérêt du site pour comprendre la persistance de la mémoire de Latuin dans le paysage religieux de l'Orne.
Les reliques de saint Latuin entre Cléray, Anet et Sées
Le culte de Latuin est attesté depuis le haut Moyen Âge et ses reliques ont connu une histoire mouvementée. Selon l'histoire conservée par le diocèse de Séez, son culte était déjà solidement établi avant le IXe siècle et Cléray constituait alors un lieu de pèlerinage fréquenté. Les fidèles venaient y vénérer le tombeau auquel était attaché le souvenir du premier évêque.
Vers 870, dans le contexte des incursions scandinaves qui menaçaient la région, les restes attribués à Latuin furent transportés à Anet, aujourd'hui dans le département d'Eure-et-Loir. Cette translation explique qu'une partie importante de ses reliques soit restée pendant plusieurs siècles éloignée du diocèse dont il était considéré comme le fondateur.
Les évêques de Sées cherchèrent par la suite à récupérer ces reliques. Le diocèse rapporte plusieurs tentatives, depuis l'évêque Yves de Bellême au XIe siècle jusqu'à l'époque moderne. Une partie des ossements fut finalement remise en 1856 à Charles-Frédéric Rousselet, alors évêque de Séez. D'autres reliques furent reçues en 1969 par l'évêque André Pioger.
Saint Latuin dans la cathédrale de Sées
La mémoire de Latuin est aujourd'hui particulièrement présente dans la cathédrale Notre-Dame de Sées. Les reliques revenues dans le diocèse y sont conservées dans la chapelle Saint-Latuin, dans un reliquaire associé à Mgr Rousselet. Le diocèse indique que ce reliquaire est porté en procession lors de la fête du saint, célébrée le 20 juin.
Latuin est également associé par la tradition aux origines de la cathédrale elle-même. Les Archives départementales de l'Orne estiment qu'il est sans doute à l'origine d'un premier édifice chrétien à Sées. Il ne subsiste naturellement rien qui permette d'identifier matériellement une construction du Ve siècle comme étant avec certitude l'église de Latuin. L'imposante cathédrale gothique visible aujourd'hui résulte d'une histoire architecturale beaucoup plus tardive.
Une figure toujours représentée dans les églises de l'Orne
La mémoire de saint Latuin dépasse largement Sées et Cléray. Plusieurs églises de l'Orne conservent des représentations du premier évêque. À l'église Saint-André d'Échauffour, un vitrail du XIXe siècle réalisé par l'atelier Champigneulle représente notamment Latuin. Son inscription le présente comme le premier évêque de Séez, conformément à la tradition diocésaine.
Le ministère de la Culture inventorie également une représentation de saint Latuin dans les verrières de l'église de Saint-Céneri-le-Gérei. Dans une baie du XIXe siècle, il apparaît aux côtés de saint Céneri. Ces œuvres relativement récentes montrent combien la mémoire des premiers évangélisateurs et des saints locaux demeure importante dans l'iconographie religieuse ornaise.
Entre personnage historique et mémoire religieuse de l'Orne
Saint Latuin se trouve ainsi à la frontière entre histoire documentée et tradition. L'existence d'une communauté chrétienne et d'une organisation épiscopale dans cette partie de la Normandie à la fin de l'Antiquité ne fait guère de doute, et la tradition ancienne du diocèse place Latuin à l'origine de l'Église de Sées. En revanche, les détails de sa naissance, de ses voyages, de ses miracles et des circonstances exactes de son épiscopat ne peuvent être établis avec la précision permise pour des personnages plus tardifs.
Son importance historique réside donc autant dans la mémoire qu'il a laissée que dans les rares éléments connus de sa vie. La cathédrale de Sées, la chapelle et la fontaine de Cléray, les reliques conservées dans le diocèse et ses représentations dans plusieurs églises constituent autant de traces d'un culte transmis pendant des siècles. Considéré comme le premier évêque de Sées, saint Latuin demeure ainsi l'une des figures fondatrices de l'histoire chrétienne et du patrimoine religieux de l'Orne.