Laughlin Waters, un officier américain devenu une figure de Chambois
Laughlin Edward Waters est l'un des officiers américains directement associés à la fermeture de la poche de Falaise-Chambois en août 1944. Né à Los Angeles, en Californie, le 16 août 1914, il sert pendant la Seconde Guerre mondiale dans l'infanterie de l'armée américaine. En août 1944, il porte le grade de capitaine et commande la compagnie G du 359th Infantry Regiment de la 90th Infantry Division. C'est à la tête de cette unité qu'il atteint Chambois et rencontre les soldats de la 1re Division blindée polonaise.
Son rôle est particulièrement bien documenté grâce à un témoignage oral enregistré en 1987 pour le California State Archives State Government Oral History Program. Waters y raconte lui-même son parcours militaire et décrit avec précision son approche de Chambois. Cette source permet de distinguer les faits qu'il rapporte personnellement des récits qui se sont développés après la guerre autour de la fermeture de la poche de Falaise.
De Los Angeles à la 90th Infantry Division
Avant la guerre, Waters étudie les sciences politiques à l'University of California, Los Angeles, puis entreprend des études de droit à l'University of Southern California. Il travaille parallèlement pour le service postal. Il possède déjà une expérience militaire : il a appartenu à la National Guard, suivi une formation militaire pendant sa jeunesse et obtenu une commission d'officier de réserve grâce au ROTC. L'attaque japonaise contre Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, interrompt son parcours universitaire.
Appelé au service actif avec le grade de second lieutenant, Waters rejoint d'abord Camp Roberts, en Californie. Il est ensuite affecté à la 90th Infantry Division à Camp Barkeley, près d'Abilene au Texas. Il restera lié à cette division pendant son parcours de combattant en Europe. Initialement affecté à la compagnie K, il suit également une formation complémentaire à Fort Benning, l'école de l'infanterie américaine, avant les entraînements qui préparent la division à son engagement outre-Atlantique.
Le débarquement en Normandie et une première blessure
Après son arrivée en Grande-Bretagne, Waters appartient au 359th Infantry Regiment. Pour le débarquement de Normandie, ce régiment est temporairement rattaché à la 4th Infantry Division américaine, l'une des divisions chargées de débarquer à Utah Beach. Waters indique dans son témoignage qu'il commande alors la compagnie L. Il participe ainsi aux opérations commencées le 6 juin 1944 dans le Cotentin.
Son premier séjour au combat en Normandie est rapidement interrompu. Waters est blessé par un tir d'artillerie américain et évacué en Grande-Bretagne. Cette blessure lui vaut une première Purple Heart. Après sa convalescence, il retourne en France, selon son propre souvenir vers le début du mois d'août 1944, tout en précisant lui-même qu'il ne se souvenait plus exactement de la date. À son retour, il reçoit le commandement de la compagnie G du 359th Infantry Regiment.
La 90th Infantry Division marche vers Chambois
Au milieu du mois d'août 1944, la bataille de Normandie entre dans sa phase décisive. Après l'effondrement progressif du front allemand, les forces américaines remontent depuis le sud tandis que Canadiens, Britanniques et Polonais progressent depuis le nord. L'objectif allié est de couper les voies de retraite des forces allemandes encore engagées entre Falaise, Trun, Chambois et la vallée de la Dives.
Le 19 août, la compagnie G de Waters reçoit l'ordre d'attaquer Chambois. Dans son témoignage, le capitaine décrit une progression sous les tirs d'artillerie, d'armes automatiques et d'armes légères. Ses hommes avancent avec un soutien blindé, traversent un champ, passent par Fel puis franchissent la Dives. À cet endroit, Waters décrit la rivière comme un cours d'eau relativement modeste. Devant eux, Chambois occupe une position légèrement dominante qu'il faut atteindre puis nettoyer des forces allemandes encore présentes.
L'enjeu dépasse largement la possession du village. Chambois se trouve au débouché de l'une des dernières zones permettant aux unités allemandes encerclées de tenter de gagner l'est. Au même moment, la 1re Division blindée polonaise du général Stanislaw Maczek combat au nord de Chambois et sur les hauteurs de Mont-Ormel. La progression américaine venant du sud et celle des Polonais venant du nord rendent leur rencontre désormais possible.
La rencontre de Waters et Zgorzelski le 19 août 1944
À l'approche de Chambois, Waters hésite à poursuivre immédiatement son mouvement. Des tirs proviennent de son flanc droit et il ignore quelles forces se trouvent de ce côté. Il arrête donc momentanément sa compagnie derrière une haie, dans un verger où se trouvent déjà des équipements allemands abandonnés ainsi que les traces des combats précédents. Il décide alors d'aller lui-même reconnaître la route située devant sa position.
Waters raconte avoir progressé en rampant jusqu'à cette route. Il aperçoit alors, venant de l'autre côté, un homme portant ce qui lui semble d'abord être un uniforme britannique. L'officier américain finit par quitter son abri malgré les tirs qui continuent dans le secteur. L'homme se révèle être le major Wladyslaw Zgorzelski, commandant du 10e Régiment de Dragons de la 1re Division blindée polonaise.
Les deux officiers se saluent et échangent des salutations au nom de leurs commandements respectifs. Waters note dans son témoignage que Zgorzelski avait davantage conscience que lui de la portée historique de leur rencontre. Il affirme également avoir conservé dans son carnet les informations notées à cette occasion : le nom de Zgorzelski, celui du 10e Régiment de Dragons et celui du général Maczek. Les deux officiers coordonnent ensuite leurs mouvements : les Polonais poursuivent leur action vers le nord et l'est tandis que Waters reprend sa mission vers Chambois.
La jonction américano-polonaise ferme la poche à Chambois
La rencontre entre les hommes de la 90th Infantry Division et ceux de la 1re Division blindée polonaise est traditionnellement considérée comme la fermeture de la poche de Falaise à Chambois. Les sources ne donnent pas toutes exactement la même heure : certaines situent la jonction vers 18 heures, d'autres vers 19 heures. Il est donc plus prudent de retenir qu'elle intervient dans la soirée du 19 août 1944. La réalité de la jonction entre les deux formations, en revanche, est solidement établie.
Cette fermeture ne signifie pas que les combats cessent immédiatement ni que l'encerclement devient instantanément hermétique. Des milliers de soldats allemands cherchent encore à franchir la vallée de la Dives et à s'échapper vers l'est. Les combats se poursuivent notamment autour de Chambois, de Saint-Lambert-sur-Dive, du gué de Moissy et de la cote 262 à Mont-Ormel. Les Polonais installés sur les hauteurs doivent résister jusqu'au 21 août à de violentes tentatives allemandes de passage ou de dégagement.
La portée symbolique de la rencontre de Chambois reste néanmoins considérable. Deux forces alliées ayant progressé depuis des directions opposées se retrouvent sur le terrain au cœur du dispositif allemand. Waters lui-même dira plus tard que cette rencontre avait fermé le « Falaise Gap ». Plus d'un demi-siècle après les événements, le président américain Bill Clinton rappellera officiellement que la jonction de la 90th Infantry Division américaine et de la division blindée polonaise s'était effectuée à Chambois et présentera Waters comme le premier Américain rencontré par les Polonais lors de cet épisode.
Chambois au milieu des combats et des colonnes allemandes
Après sa rencontre avec Zgorzelski, Waters poursuit son mouvement dans Chambois. Le témoignage qu'il donne plusieurs décennies plus tard décrit un village profondément marqué par la bataille. Les rues sont encombrées de véhicules et de matériels militaires allemands, parmi lesquels des engins blindés et des canons automoteurs. Il se souvient également de chevaux morts ou blessés, conséquence de l'utilisation encore massive de la traction hippomobile par l'armée allemande.
Waters évoque notamment deux véhicules transportant des munitions en feu à proximité de l'axe emprunté par ses hommes. Le danger impose de passer rapidement. Cette description donne une idée concrète de l'état de Chambois au moment où Américains et Polonais s'y rejoignent : le village n'est pas simplement un point sur une carte d'état-major, mais l'un des passages où s'accumulent hommes, véhicules, chevaux et matériels d'une armée allemande cherchant à sortir de l'encerclement.
Après Chambois : une seconde blessure et le retour aux États-Unis
La guerre de Waters ne s'arrête pas à Chambois. Avec la progression des armées alliées vers l'est, il poursuit la campagne avec la 90th Infantry Division. Le 16 septembre 1944, pendant les combats dans la région de Metz, il est de nouveau atteint, cette fois par l'artillerie allemande. Cette seconde blessure lui vaut une nouvelle Purple Heart. Son dossier biographique conservé par les California State Archives mentionne également l'attribution de la Bronze Star.
Après la guerre, Waters reprend une trajectoire très différente de celle du combattant de Normandie. Il achève ses études de droit et mène une longue carrière juridique et politique en Californie. Élu à l'Assemblée de Californie en 1946, il y siège jusqu'en 1953. Il devient ensuite United States Attorney en Californie du Sud, puis retourne à la pratique privée du droit. En 1976, le président Gerald Ford le nomme juge fédéral pour le Central District of California. Il conservera des fonctions judiciaires fédérales jusqu'à la fin de sa vie.
Laughlin Waters dans la mémoire de Chambois
La rencontre du 19 août 1944 accompagne Waters bien au-delà de la guerre. En 1987, lorsqu'il raconte sa carrière aux historiens de l'UCLA et des California State Archives, il consacre plusieurs pages à Chambois et indique avoir encore retrouvé sur son bureau les notes relatives à Zgorzelski et au général Maczek. Il explique également que l'historien Eddy Florentin avait retrouvé la trace de cette rencontre dans les archives du 10e Régiment de Dragons polonais lors de ses recherches sur la bataille de Normandie.
Le 3 juillet 1997, Waters est présent à la Maison-Blanche lors d'une cérémonie organisée avant un sommet de l'OTAN. Le président Bill Clinton évoque publiquement son rôle en Normandie et rappelle devant les vétérans américains la jonction entre la 90th Infantry Division et les soldats polonais à Chambois. Cinquante-trois ans après la bataille, l'épisode devient ainsi un symbole politique de l'alliance entre les États-Unis et la Pologne au moment où l'élargissement de l'OTAN vers l'Europe centrale est en discussion.
Laughlin Edward Waters meurt à Los Angeles le 3 juin 2002, à l'âge de 87 ans. À Chambois, son nom reste indissociable de la journée du 19 août 1944. Le monument consacré à la jonction de la 90th US Infantry Division et de la 1re Division blindée polonaise rappelle aujourd'hui cet épisode. Dans l'histoire locale, Waters représente ainsi le versant américain d'une rencontre devenue l'un des événements les plus symboliques de la fin de la bataille de Normandie dans l'Orne.
Plus de détails sur la fermeture de la poche de Falaise-Chambois en août 1944
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